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UNE NUIT A GANDIA (français)

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UNE NUIT A GANDIA

            (rêve)

A Matthieu Dejardins

« Un cœur sans secret, c’est une lettre ouverte »

            Baltasar Gracian,

            L’Homme de cour

 

Nuit vaporeuse, nuit où le plectre bleu du vent, jadis, liquide et agile, joue en douceur, posément, de ses fines mains flexueuses sur la lyre tendue des palmiers pleureurs.

Tout est amour spirituel à cette heure très intérieure, tout est beauté incorporelle dans les mouvements allégoriques des paupières scintillantes, ces ailes toujours inquiètes remplies de connaissance sensible à laquelle parviennent, disent les légendes, seules les âmes ouvertes à la mystique voluptueuse.

C’est toute la mer couchée dans la vasque infinie du sommeil qui vient troubler la mesure ralentie de mon cœur, avec ce suave frémissement, avec cette claire fluidité impalpable qui rappelle, oui, qui imite le langage lumineux, les intonations lactescentes d’un dieu rêveur.

La statue d’une fluctuante déesse à peine visible dans le chaudron cuivré de l’obscurité fait émerger sa jambe fluorescente de sa tunique flottant dans un mouvement violent, le beau bras gauche replié en angle, sa main de marbre déliquescent saisissant le drapé sous le rabat. Dans les beaux plis nerveux, dans les crêtes et les gorges de ses plis nerveux, dorment quelques coccinelles égarées, d’une élégance qui rappelle des gouttes de sang traversées par les rayons de l’aurore.

D’autres statues, vêtues d’un chiton limpide à la découpe profonde, au rabat en pointe et aux ourlets ondoyants dans l’air parfumé de fleurs d’orangers, montrent l’ineffable, la souveraine habileté des sculpteurs qui les ont tirées de l’indistincte immobilité du marbre.

Comme j’aime en ce moment précis, en ce moment de justesse suprême, les envolées naturelles, les nettes gradations dans le drapé des vêtements que conditionne l’imperceptible mouvement hélicoïdal de l’épaule droite vers l’épaule gauche. Comme je veux, oui, comme je désire être un être totalement entier, sans rupture en lui-même, sans déchirure en son moi, embarquer, souriant de félicité discrète, dans le vaisseaux laiteux de la Lune.

Comme j’aime cette ville hier encore inconnue, cette tendre cité qui partage avec moi la liquide fraîcheur de son air, avec, contre mon cœur pourfendu, la brumeuse palpitation méditerranéenne de ses grandes narines blanches.

Ville sibylline, ville aux philtres apportés de l’Orient lointain, douce enfant couchée dans le balancement cotonneux des feuilles découpées en dentelles, la beauté juvénile, je le sais, je le sais depuis la nuit des siècles, depuis l’ère des principes, est un don gracieux du Dieu de l’Amour.

Et soudain, soudain, l’image de cet Apollon que j’ai vu jadis, il y a de nombreuses années, image voguant dans les eaux de l’oubli, au Musée de Rome, qui traverse le gué de mon sang et avance vers moi, avec sa tête légèrement tournée vers la droite.

Je vois frissonner devant mes pupilles vacillantes, tout près, si près, l’abondante chevelure du jeune dieu, fuyant comme une ruisseau vers le sommet de la tête, partagée par une mince raie, une raie superbement délicate, au milieu du front lisse.

Son visage rappelle un triangle magique aux angles effacés par une main invisible, animé par les ovales de deux yeux inoubliables de douceur et de grâce. Pourquoi est-il baissé son regard ?

A travers les paupières à demi closes, coule cette émotion sidérale, cette fête intime, cette joie perpétuelle propre aux jeunes amoureux.

Sa bouche est la beauté même, la beauté assises sur les deux lèvres à peine entrouvertes donnant à la plus lumineuse des divinités cette insupportable, cette déchirante expression de rêve délirant, le poignant charme d’une mélancolie insurmontable.

Et j’entends, assis sous le haut rosier où sourient encore quelques calices chargés de pétales, j’entends clairement dans la chambre stellaire de mon âme, ces vers du vieux Bacchylide, ce Bacchylide tant décrié, qu’enfant, mon adorable grand-père, incliné sur mon corps tressaillant, murmurait à mon oreille plongeant graduellement dans le sommeil : 

« Tel était l’éclat de son corps, qui excitait l’admiration au milieu du cercle des Grecs innombrable, quand il lançait le disque… » !

Etait-ce dans une autre vie ce flottement sur les rebonds du rêve, ou hier ? Pourquoi tant de vague persiste à faire souffrir ma mémoire autrement si lucide ? Si parfaitement lucide quand il s’agit de mourir, de renaître, de redevenir son et mélodie sur le rouleau déplié de la riante poésie!

Si exactement lucide quand ma main,  sans trembler, ouvre la grande nuit de ce qu’il y a de plus divin en moi !

Ce tremblement perpétuel de l’amour en lisière de moi-même !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

A Paris, ce mercredi 6 décembre, Anno Domini MMVI

Glose :

Plectre (n.m.) : du grec plektron (πλήκτρον), « objet pour frapper, pour gratter ». Petite baguette de bois, d’ivoire, servant à gratter, à pincer les cordes de la lyre, de la cithare. Moderne : médiator.

Lactescent, e (adj.) : du latin lactescens. Qui contient un suc laiteux. Champignon lactescent (exemple : le lactaire). Qui ressemble à du lait. D’un blanc de lait.

Chiton (n.m.) : du grec chiton, (χιτών), « vêtement ». On prononce kiton. Tunique grecque, dans l’Antiquité.

Hélicoïdal, e (adj.) : du grec helix, (‘έλιξ, ‘έλικος), « spirale », « roulé en spirale ». En forme d’hélice (n.f.). Escalier hélicoïdal. En colimaçon. Mécanique : Mouvement hélicoïdal : mouvement d’un solide qui tourne autour d’un axe fixe, en se déplaçant le long de cet axe.

Bacchylide / Βακχυλίδης/ de Céos (vers 518 ou 510 – vers 450 av. J.-C.) : poète lyrique grec. Il était originaire de la ville de Ioulis, dans l’île de Céos. Sa mère était la sœur du l’illustre poète Simonide. On ne connaît pas au juste le nom de son père qui fut appelé tantôt Midyle, tantôt Médon, tantôt Milon. On ignore la date précise de sa naissance comme de sa mort ; on sait seulement qu’il était contemporain de Pindare, peut-être un peu plus jeune, et que par conséquent il florissait dans la première moitié du Ve siècle avant notre ère. Le seul fait de sa vie qui nous soit attesté par les anciens, c’est qu’il fut, on ne dit pas à quelle occasion, banni de son île natale et s’en alla vivre dans le Péloponnèse. Cet exil dut en tout cas être postérieur à l’année 476, dans laquelle il adresse « de son île divine » l’ode où il célèbre la victoire du tyran Hiéron de Syracuse aux jeux olympiques de 476. Il fut ensuite le protégé des cours de Thessalie, de Macédoine ou encore de Sicile. Il se fixa à la fin de sa vie à Athènes où il remporta de nombreux concours. Une tradition qu’il semble difficile de réfuter complètement rapporte que dans la rivalité qui s’éleva entre Pindare et Simonide, Bacchylide prit assez naturellement parti pour son oncle maternel. La fin de la grande ode à Hiéron paraît contenir une allusion à ces querelles de poètes. L’oeuvre de Bacchylide, outre quelques inscriptions ou épigrammes en vers, comprenait des poèmes lyriques de toute sorte dont ces Odes heureusement retrouvées. Elles étaient exécutées par des choeurs. Le poète devait en composer également la musique, ainsi que les figures de danse ou les mouvements rythmés dont les choristes accompagnaient leurs chants.

Loin de se cantonner à l’épinicie (ode au vainqueur des Jeux), il composa également des hymnes aux dieux et aux souverains, par exemple Alexandre, fils du roi Amyntas Ier, le premier roi de Macédoine qui nous soit réellement connu, en particulier par les auteurs antiques comme Hérodote (XVII, 94), Thucydide et Pausanias. Amyntas succéda à Alectas Ier vers 540 av. J.-C. pour un long règne de 42 ans jusqu’en 498 environ. Il ouvrit son pays vers la Grèce et entretint des relations suivies avec Pisistrate et son fils Hippias.Quand celui-ci fut chassé d'Athènes par la révolution démocratique, Amyntas Ier lui offrit le territoire d'Anthemos. Son fils Alexandre Ier lui succéda à sa mort, en 498.

 

Le texte que je cite ici est extrait de l’Ode VIII.