Statistiques
Blogspot            ancien site - cliquer ici / old website - click here            Poetrypoem

TU ENTRERAS DANS LA CHAMBRE INTIME (français / anglais)

PDF
Imprimer
Envoyer

TU ENTRERAS DANS LA CHAMBRE INTIME

A tante Eugénie, qui perdit son fils unique et son mari pendant la Deuxième guerre
mondiale
 

"L'homme ivre et plein de douleur découvre à la taverne un trésor que cent maîtres
spirituels ne trouveront pas dans les oraisons jaculatoires"

         Fakhr al-dîn 'Erâqi Hamadâni

 

Quand la nuit de sa main fiévreuse

Avancera les aiguilles de la pendule sur la commode,

Quand la terrifiante solitude viendra

Sur la pointe des pieds peupler de son désespoir d’acier

Tous les recoins de la maison,

Tu entreras, douce et aérienne comme une ombre tremblante,

Prenant mille précautions pour ne pas troubler les dieux du deuil,

Dans la chambre intime.

 

T'approchant lentement des vieilles photographies

Ambrées par les vaporeux baisers des années,

Les vieilles photographies, ô tante Eugénie,

Où sourient, parmi les brassées de lilas blancs de la cour

Tes jours de jeunesse lumineuse,

Ces tendres images devenues pour ton âme déchirée

Des icônes de dévotion douloureuse,

Tu tomberas à genoux sur le plancher nu comme la misère et,

Frappant de tes mains desséchées ta frêle poitrine,

Tu réciteras les noms adorés de tes hommes disparus,

Tu baigneras la nappe râpée de la table

Du sang incendiaire de tes larmes.

 

Puis, presque irréelle,

Tu resteras longtemps immobile et muette la face collée contre le sol,

Ta pensée vague vacillant comme un mendiant éconduit

Dans les allées automnales de tes souvenirs !

Et ton cœur, ton cœur, tante Eugénie,

S’éparpillera en mille myriades de feuilles jaunes

Sur ton oreiller déchiré.

 

Tandis que dehors, dehors,

Les ruisseaux qui courent et parlent avec les ténèbres

Pénétreront les racines des rosiers,

S'élèveront jusqu'à leurs feuilles,

S'évaporeront et emporteront vers le ciel

Les mots que ta douleur n'a pas osé prononcer.

 

Non, non, non

Tante Eugénie, ils ne doivent, ils ne peuvent pas mourir

Les êtres que ton coeur a chéri de tant d’amour!

Devenus étoiles,

Ils vivront à jamais dans le temps et après le temps

Dans le sourire des roses printanières,

Dans le joyeux roucoulement des jeunes tourterelle,

Dans le chant solaire des herbes et des fleuves!

 

Et l'éternité dans son immense miséricorde

Réduira leurs ombres limpides

A l'ordre et à la mesure

Des astres voguant dans l'invisible fleuve

De la Paix divine !

 

Alors, ayant changé ton chagrin en clarté pure,

Tu pourras dire comme l’immortel 'Erâqi:

 

"Lorsque l'air prend la couleur du soleil, les ténèbres s'en vont.

Lorsque la nuit et le jour se mélangent,

Ils donnent la couleur et l'odeur d’une aube nouvelle. "

 

         Athanase Vantchev de Thracy

Paris, ce dimanche 28 octobre, Anno Domini MMVII

Glose:

Tante Eugénie : cette femme russe que j’ai connue et fréquentée lors de mes
nombreux séjours à Moscou était devenu pour moi le symbole de la souffrance
muette. Elle était comme ces vingt-sept millions de mères soviétiques qui avaient
perdu qui un mari, qui un ou plusieurs fils.

Fakhr al-dîn 'Erâqi Hamadâni (1213-1289) : un des plus grands poètes et
mystiques  persans né dans le village de Komjân, près de la ville de Hamadan,
l’antique Ecbatane, capitale de la région de ‘Erâq. Hamadan fut le lieu de naissance
de plusieurs grands génies : Badî al-Zamân Hamadâni, poète et auteur de célèbres
Maqâmât (Séances) ; Bâbâ Tâher, poète et mystique ; Rashid al-dîn Tazl Allâh,
historiographe. ‘Erâqi appartenait à une famille d’érudits dont plusieurs membres
enseignaient la philosophie, le droit et le commentaire coranique dans les écoles de
Hamadan. Contemporain de l'invasion mongole, 'Erâqi connut une vie errante et
mouvementée. Il se trouva au confluent de tous les courants spirituels de l'époque:
celui des qalandars (derviches libertins errants qui pratiquaient la provocation afin
d’échapper à l’orgueil et à l’hypocrisie spirituelle), ceux du soufisme de confrérie
(Suhrawardiyya) et du soufisme khorassanien propageant la doctrine de l'Unicité de
l'Être (wahdat al-wujud). ‘Eraqi fut inlassablement fasciné par la beauté des jeunes
gens qu’il considérait comme un reflet de la beauté divine. Ces vers célèbrent dans
des termes enflammés la contemplation des beaux visages (shâhedbâzi). L'originalité
de son œuvre, composé d'un recueil de poésies Divân (4 500 vers sans Le Livre des
Amants,
un autre recueil) consiste dans le fait qu’il y traita de tous les genres :
ma’refat (connaissances mystiques), qasidas, ghazals, tarji’bands, tarkib’bands, qet’e,
une marthhiye (élégie), une mothallath et 170 quatrains.

Un petit manuel de soufisme en prose, riche en indications sur la Voie spirituelle
qu’un amoureux de Dieu doit suivre, Lama'ât (Eclairs), le fit connaître dans le monde
entier. Chaque éclair est un échelon pour monter vers la connaissance et la
réalisation de l’Unicité Absolue de tout ce qui existe. ‘Eraqi eut deux maîtres en
philosophie : Ibn ‘Arabi et Ahmad Ghazzali, et deux maîtres en poésie : Sinâ’i et
Attâr. Il inspira Hâfez (mort en 1388), Shirin Maghrebi (mort en 1408) et Jâmi (mort
en 1492).

Il fut appelé « maître spirituel des maîtres », la plus haute des distinctions qu’un
soufi puisse espérer.

Jaculatoire (adj.) : du latin jaculari, "lancer". Religion : oraison jaculatoire: « prière
courte et fervente ».

 

ENGLISH :

In The Private Room

to Aunt Eugenie who lost her only son and her husband in the Second World War

 

'A man who is drunk and full of grief finds in the tavern a treasure that a hundred
spiritual teachers with their hurried fervent prayers will never find.'

         Fahr al-dîn 'Eâqi Hamadâni

 

When night, with its feverish fingers,
moves forward the hands of the clock on your chest of drawers,
when terrifying solitude comes
on tiptoe and fills with a steel-like despair
the innermost recesses of your home,
then, with a thousand precautions
to avoid disturbing the gods of the threshold,
soft, light and trembling as a shadow,
you will enter
your private room.

 

Slowly you'll approach the old photographs,
kissed so often by the breath of the passing years they're tinted with amber,
the old photographs, O Aunt Eugenie,
where you see again, among the armfuls of white lilacs gathered from your
courtyard,
days of bright smiling youth,
the tender pictures that have become for your racked soul
icons of grief-filled devotion;
then you'll fall on your knees onto floorboards bare as misery and,
striking your frail breast with your withered hands,
you'll recite the names of the beloved men who never returned,
and bathe the threadbare tablecloth
in the passionate blood of your tears.

 

There, almost insubstantial,
you'll remain, unable to move or speak, for a long time,
with your face pressed to the floor
your vague thoughts taking an unsteady path down the autumn avenue of
memories
like a beggar who's been turned away from the door!
And your heart, your heart, Aunt Eugenie,
will scatter into thousands upon thousands of yellow leaves
on your broken pillow.

 

While outside, outside,
the streams that run and talk to the darkness
will pierce the roots of the rosebushes,
and rise right up to the leaves,
then evaporate and carry to the sky
the words that your grief dare not pronounce.

 

No, no, no
Aunt Eugenie, they must not, they cannot die,
those whom your heart has cherished with so much love!
Stars in the heavens now,
they will live for ever in time and after time has ceased
in the smile of the springtime roses,
in the joyful cooing of young turtledoves,
in the sunlit song of grasses and rivers!

 

And eternity in its great mercy
will make their limpid shadows gradually grow smaller
until they become like
stars sailing the invisible river
of divine Peace!

 

Then, when your sorrow has turned to pure light,
you will be able to echo the words of the immortal 'Erâqi:

 

'When the air takes on the colour of sunlight, darkness disappears.
When night and day mingle,
they present us with the colour and fragrance of a new dawn…”

 

translated from the French of Athanase Vantchev de Thracy by Norton Hodges
31.10.07