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TU DIS EN VAIN (français)

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TU DIS EN VAIN

A Valentin 

« Le saint, portant en lui la Voie, répond aux êtres et aux choses,
et le sage, au cœur purifié, apprécie leurs images.
Des montagnes et des rivières, ces tangibles, leur charme est spirituel. »


         Zong Bing

 

Ma foi se tient ferme comme

Le rocher en face de ta maison !

Ah, je sais, mon cher Valentin,

Je sais que demain est plus que demain,

Un fleuve qui coule à l’infini de cœur en cœur,

De sourire en sourire,

D’âme en âme !

 

Ah, doux Ami de mon enfance,

Tes lettres me parviennent comme des blessures,

Comme des plaies scellées de désespoir :

« Être, mon bon Athanase, me fatigue » - écris-tu !

 

As-tu oublié nos rêves d’excellence :

La bonté idéale, l’idée éternelle,

La vérité exemplaire,

Les fontaines intarissables et claires

De la divine miséricorde !

 

Tu parlais en frissonnant de joie,

Debout, sous les hauts bouquets des sureaux en fleurs,

De l’ardente et séraphique dilection des saints,

De l’excellente et déifique perfection des archanges !

 

Rappelle-toi, ô mon Ami, ces jours de pure lumière,

Ces instants indiciblement beaux !

 

Lève-toi, mon ami,

Défais, je t’en prie, les nœuds de la tristesse escarpée,

Hâte-toi, cours chercher de l’eau au puits,

Hume la fraîcheur méridienne,

La noblesse baptismale

De cette eau difficile, vivante, taciturne.

 

Redresse-toi, mon Ami, marche la tête levée vers l’azur,

Salue la brise qui vient caresser ton beau visage,

Dis bonjour au matin qui jette sur tes yeux de bleuets

Ce voile de lumière rose, scintillant d’espoir !

 

Emprunte le sentier d’herbes sauvages qui mène

Aux tendres cachettes de notre belle enfance,

La route qui conduit au Midi de l’Amour

Où flotte cette paix impalpable,

Cette paix suprême qui couvre de sa tunique éthérée

Ce qui nous reste de tendresse et d’âme !

 

Ah, mon Ami, mon cher Valentin,

Sache, mon frère des jours heureux,

Des jours où, pieds nus,

Nous courions dans les prés couverts de marguerites,

Sache que

Nous sommes à jamais,

Et quoique nous fassions

Nous ne pouvons pas ne pas être ! 

            Athanase Vantchev de Thracy

Glose :

Zong Bing (375-443 ap. J.-C.) : célèbre peintre chinois épris de paysages. Affaibli par l’âge, il peignit ceux qu’il aimait pour faire « des voyages en chambre ». Il est l’auteur d’un célèbre ouvrage, Introduction à la peinture de Paysage (Hua shanshui xu)

Canevas ancestral du paysage, montagnes (shan) et rivières (shui) occupent dans l’art chinois une place centrale. Yu le Grand, fondateur de la dynastie royale légendaire des Xia (2207-1766 av J.-C.), « combla les eaux débordées avec de la terre vivante de façon à former les montagnes éminentes » (Huainan Zi). Dans ce paysage primitif se dressent cinq pics sacrés (wu yue), ces piliers soutenant l’azur : le Taishan à l’est (Sandong), le Songshan au centre (Henan), le Hengshan au nord (Hebei), le Hangshan au sud (Hunan), le Huashan à l’ouest (Shanxi). Les montagnes et les cours d’eau étaient considérés comme de véritables puissances divines auxquelles on sacrifiait. Les monts sacrés étaient pris à témoin lors de l’investiture du souverain ; le Mont Fu « collaborait » au choix de l’emblème du monarque en émettant, dit-on, une vapeur colorée : jaune pour l’Empereur Jaune, rouge pour le prince Yao... La religion pan-chinoise (avant que le taoïsme et le confucianisme ne se constituent en religions au IIe siècle de notre ère) fit également de ces lieux la frontière perméable avec le domaine divin.

A partir du IVe siècle, le regard porté sur la nature se détache peu à peu ; la peinture de paysage peut naître, sous le pinceau des poètes, d’abord, puis sous celui des peintres. La montagne, les fleuves à perte de vue, deviennent le lieu recherché d’une quête de soi-même. En effet, venu de l’Inde par l’Asie centrale, le bouddhisme, attesté en Chine depuis le Ier siècle de notre ère et qui va s’harmoniser à la pensée traditionnelle, apporte un regard nouveau. C’est la perception du monde qui nous entoure, l’idée qu’on s’en fait, les désirs qu’on y projette qui sont la cause de nos souffrances. Au-delà de la contingence des choses, c’est leur principe qu’il faut viser.

Le taoïsme enseignait la retraite, ainsi fera le bouddhisme. A la suite des moines, les artistes aspireront à l’érémitisme, sur un mode idéal toutefois, puisqu’ils doivent aussi répondre, le plus souvent, à leurs charges administratives de « lettrés ». Dès les Ve et VIe siècles de notre ère, de nombreux écrits théoriques sur la peinture de paysage voient le jour (dont ceux de Zong Bing, Wang Wei et plus tard Zhang Yanyuan.

De Ni Zan (1301-1374), Wang Lü (fin XIVe), Ni Duan (actif au début XVe), Tang Yin (1470-1523), Qiu Ying (actif au début XVIe), jusqu'aux grands peintres indépendants comme Shitao (1763-1844) ou Zhuda (1626-1718), deux grands styles se distinguent. L’un, rendu dans un riche chromatisme, évoque ces « gorges ombreuses parcourues de torrents, au pied de massifs vertigineux enveloppés d’écharpes de nuages, et, sans transition, [ces] murailles rocheuses de cirques giboyeux alternant avec de larges vallées ouvertes sur l’infini d’autres montagnes par delà d’autres eaux » (J. Giès). L’autre, plus dépouillé, serait cette « empreinte du sceau du cœur » (comme il se dit de la calligraphie) aux jeux d’encre allusifs, fondé sur une économie du vide, « silence des hauteurs ou des eaux ouatées de brumes, mais aussi, au-delà d’un surplomb, évocation d’un horizon ouvert où le regard se perd et peut à loisir recomposer un panorama idéal » (J. Giès).

« L'idée – la saveur – des œuvres antiques » dont parle Zhao Mengfu, des Yuan (XIIIe - début XIVe), ce recour à l’antique, initié sous les Tang (618–907), connaît un nouveau souffle, dès la fin de la dynastie des Ming. Shen Zhou (1427-1535), l’un des maîtres de l’école de Wu, est parmi les premiers peintres à assumer, voire à revendiquer l’héritage des grands maîtres de la peinture Yuan. Le génie d’un Wen Zhengming (1470-1559) ou d’un Qiu Ying (actif au début XVIe) montre que, loin de confiner l’artiste à une pure imitation, le style « à la manière de » possède, comme le développent les lettrés Ming, la notion de transformation, chère à la pensée chinoise, et de renouveau. Parallèlement, une thématique inspirée des temps anciens voit le jour. Les peintures font écho aux récits fourmillant de divinités et de démons comme le rocambolesque Voyage en Occident (Xiyou ji) de Wu Cheng’en (1506-1582) contant le pèlerinage en Inde que fit le bouddhiste Xuan Zang entre 629 et 645. L’avènement de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) provoque chez certains peintres comme Kun Can, Hong Ren, Shitao et Zhuda un repli identitaire sur cette culture chinoise qu’ils craignent voir s’évanouir sous l’influence de traditions barbares. De leur côté, les empereurs Qing, en quête de légitimité, puisent eux aussi dans le passé chinois, accentuant ce trait archaïsant.