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TU AIMAIS LES LILAS BLANCS (français)

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TU AIMAIS LES LILAS BLANCS

A mon frère Michel

« Do I dare
Disturb the universe »

(Oserai-je
Déranger l’univers) 

            T.S. Eliot

 

Tu aimais, mon frère bien-aimé, l’immense Thucydide,

Le grand aristocrate athénien, le stratège audacieux,

Le commandant de l’expédition navale d’Athènes en Thrace,

Notre tendre contrée, ses senteurs de basilic et de roses,

Le chant des grives dans l’ardeur alanguie du matin !

 

Non, il ne put empêcher la prise d’Amphipolis par Brasidas

Et accusé de trahison, passa vingt longues années de sa vie

Dans notre indomptable pays où sa famille exploitait des mines d’or.

 

Et quand, les vainqueurs spartiates prirent sa ville natale,

Il rentra des larmes pleins les yeux dans sa maison

Pour y mourir lâchement assassiné par ses ennemis.

 

Ah, mon frère, toujours j’entends, dans les urnes funèbres

Le bruit ailé des cavales du temps ! Et l’air est le seul à voir

La substance de la mort ! Non, ne déterrez pas les cadavres,

Guerriers impies, ne les privez pas de vie future !

 

Tu lisais, assis sous les acacias blancs,

Son Histoire de la guerre de Péloponnèse

En poussant des cris d’enthousiasme

Dans la caresse quêtée du jour :

 

« Quelle précision – t’exclamais-tu,

Quelle scrupuleuse exactitude,

Quelle impartialité souveraine !

Et ce style absolu, insurpassable !

Cette ardente lucidité du jugement,

La dense sobriété des discours ! »

 

Ce n’était donc pas en vain qu’il fut

Fervent élève d’Anaxagore,

Disciple des sophistes

Gorgias et Antiphon.

 

Non, il n’ont pas été inutiles ses voyages

En Sicile et dans le Péloponnèse où son génie

A cherché la pure, l’exaltante vérité.

 

Tu admirais, ô mon frère,

Sa sublime conception de l’histoire !

 

« Non – affirmais-tu - il n’y a laissé nulle place

Pour le merveilleux ou le destin.

Il a su qu’un jour peut donner l’éternité

Et qu’un autre jour peut mener l’homme au néant,

Que toutes les causes des faits étaient

Les passions démesurées des hommes,

Leur folle, leur implacable volonté de puissance,

Force terrible, unique force motrice du monde ! »

 

Emotions et bouffonneries, sensualité et dérision,

Imprécations et préciosité, tendresse et cruauté !

L’affaissement, le pourrissement universel !

Les décadentes complaisances !

Les masques vertueux de la liberté offensée !

La présence vibrante de la mort

Dans l’ouverte fragilité de toute chose !

 

Oui, mon Frère aimé, voici quatorze ans que tu es  parti !

Le temps de n’être plus matière, le temps de devenir

La propre essence de ta pure floraison !

 

Des lilas blancs fleurissent de nouveau sur ta tombe !

Debout, tremblant de tout mon corps,

J’ouvre ton vieux Thucydide

Et lis, mouillant de larmes les pages jaunies et usées,

Entrecoupant les phrases par mes sanglots,

L’immortelle oraison funèbre de Périclès

Où il défend la cause d’Athènes,

La supériorité de ses institutions et de sa culture,

En empruntant la philosophie

Et la brillante éloquence de Thucydide !

 

Et tout comme toi, j’aime, j’aime, ô mon frère bien-aimé,

Ce grand raffinement de la calme inquiétude,

Cette féroce volonté d’être une écriture pleine et totale !

 

Ô vertige, toi le sublime citateur d’éternité,

Notre seule protection devant l’abîme !

Cette foi dans l’intelligence ! De part en part !

La lenteur de la lumière des justes,

La vitesse de l’obscurité des ambitions tueuses !

 

Oui, mon frère, c’est pour toi et pour l’immortel Thucydide

Que fleurissent aujourd’hui dans l’air soyeux de toute la Thrace

Les lilas blancs !

 

Et pour t’être à jamais agréable,

J’aurais aimé, ô mon frère, j’aurais tant aimé peindre

Sur la douce tunique de l’aurore

La brise venant du Rhodope, la danse antique des nuages,

La face sereine de l’air !

 

J’aurais aimé

Que des oiseaux d’or chantent dans mes prunelles

Et déposent des grains d’azur tendre

Dans les lettres modestes

Gravées à la hâte sur ta dalle.

            Athanase Vantchev de Thracy

Glose :

Thucydide (470/460 – 400/395 av. J.-C.) : historien grec, le plus illustre du monde grec. Si la vocation d’historien naquit chez le jeune Thucydide lors d’une lecture publique du père de l’histoire, Hérodote (vers 484 – vers 425 av. J.-C.), comme le veut la tradition, son esprit fut certainement formé par les sophistes. Sa philosophie politique se définit par deux idées majeures : la distinction absolue entre morale et politique. La première guidant la vie des individus et non celle des Etats, et l’affirmation de la volonté de puissance comme force motrice du monde. Ces idées, retrouvées depuis chez Machiavel et Nietzsche, ne nuirent pas au civisme de Thucydide qui célébra la cité athénienne et sa grandeur sous Périclès. L’oeuvre de Thucydide marqua profondément la pensée historique occidentale. Son influence est évidente chez Xénophon (430/425 – 355/352 av. J.-C.), Polybe (vers 203 – vers 120 av. J.-C.), Salluste (vers 86 – vers 35 av. J.-C.) et Tacite (vers 55 – vers 120 ap. J.-C.)

Amphipolis : ancienne ville de Macédoine (Edonide) sur le Strumon. Colonie d’Athènes, fondée en 437 av. J.-C., elle fut prise à Thucydide, chargé de sa défense, par le général lacédémonien Brasidas en 424 av. J.-C. Philippe II de Macédoine la conquit en 357 av. J.-C.

Brasidas (Ve siècle av. J.-C.) : général spartiate qui s’illustra dans les guerres du Péloponnèse et de Thrace. Il prit la ville d’Amphipolis à Thucydide et fut blessé mortellement lors d’un combat près de cette ville (422 av. J.-C.)

Anaxagore (vers 500 – 428) : philosophe et savant grec de l’école ionienne. Enseignant à Athènes, il se vit exilé à cause de ses idées mécanistes. Biologiste, il aurait pratiqué des dissections. Bien qu’il ait introduit dans sa cosmogonie l’idée d’une intelligence ordonnatrice, sa pensée reste profondément matérialiste : il soutien que la matière, divisible à l’infini,  est indestructible et que toute chose est composée d’une infinité d’éléments.

Gorgias (vers 487 – vers 380) : sophiste grec, né à Leontium, Sicile. Il vint à Athènes en 427 av. J.-C. pour plaider la cause de ses compatriotes contre les ambitions de Syracuse : là, il aurait non seulement convaincu les Athéniens, mais serait resté dans leur ville pour y enseigner la rhétorique. Périclès et Thucydide eux-mêmes auraient été ses auditeurs. Une des ses œuvres principales, Du non-être ou De la nature, conservé par le philosophe, médecin et astronome grec Sextus Empiricus (IIe-IIIe siècle ap. J.-C.), met en question la notion d’être de Parménide ((vers 544 – vers 450 av. J.-C.). « Gorgias » : dialogue de Platon, sous-titré Sur la rhétorique. A la conception sophistique de la rhétorique (art de persuader) soutenue par Gorgias et Polos, Socrate oppose le discours vrai qui amène les hommes à la justice et au bien. Puis, face à Calliclès qui, avant Nietzsche, revendique la loi naturelle du plus fort contre le droit, Socrate prône la défense du faible. Socrate maintient qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre.

Antiphon (vers 480 – 411) : orateur athénien. Maître de Thucydide, il fut l’un des instigateurs du coup d’Etat qui porta au pouvoir les Quatre Cents (411) et fut condamné à boire la ciguë après la chute de ce gouvernement. Il nous reste de lui 15 discours.

Les Qautre Cents (Conseil des) : nom donné à la boulè (sénat) d’Athènes, composée à l’origine (594 av. J.-C.) de quatre cents représentants des dix tribus. Le nombre des représentant fut porté à cinq cents par les réformes de Clisthène (508 av. J.-C.). Conseil oligarchique d’Athènes installé au pouvoir par un coup d’Etat en 411 av. J.-C., pendant la guerre de Péloponnèse. Renversé au bout de quatre mois, il fut remplacé par l’assemblée des Cinq-Mille (Alcibiade, Antiphon, Théramènes).

Périclès (vers 495 – 429 av. J.-C.) : homme politique athénien, fils du stratège Xanthippos et apparenté par sa mère à la famille illustre des Alcméonides de tradition démocratique (Clisthène), il eut pour maître à penser Anaxagore et Zénon d’Elée (vers 490 – ?). Porté aux affaires de la cité, il choisit le parti démocratique adverse de Cimon. Dès 463 av. J.-C., il brilla  à l’assemblée par la puissance de son discours qui lui valut le surnom d’Olympien.  Adjoint d’Ephialte, il fut avec lui l’auteur de grandes réformes démocratiques qu’il acheva après l’assassinat de ce dernier en 461 av. J.-C. : confiscation des attributions politique de l’Aréopage réparties entre la boulè (sénat), l’ekklésia (l’assemblée) et l’héliée (le tribunal du peuple), démocratisation de l’archontat ( la charge de l’archonte ou le juge suprême) par la généralisation du tirage au sort et la participation de la troisième classe, accession de tous les  citoyens aux dignités avec la misthophoria (rémunération que recevait les citoyens modestes qui exerçaient une magistrature), gratuité des spectacles. Sans avoir d’autre fonction que celle de stratège (général : le stratège était élu parmi les guerriers) annuellement renouvelé, Périclès monopolisa la scène politique d’Athènes pendant 30 ans. Ayant éliminé l’opposition en ostracisant (chassant de la cité) Thucydide (443 av. J.-C.), il fut investi d’une autorité presque absolue. Principal inspirateur de l’impérialisme athénien, il renforça la flotte, acheva les Longs Murs, et exerça une politique de pression économique sur les partenaires d’Athènes dans la confédération attico-délienne. Il fit transporter le trésor de la ligue de Délos à Athènes, obligea les alliés à contribuer aux frais de la grandeur d’Athènes, brisa les révoltes d’Eubée (446 av. J.-C.) et de Samos (440 av. J.-C.), implanta des clérouquies (colonie dont les habitants, les clérouques, restent citoyens de la métropoles) en Thrace et dans les îles, fonda Amphipolis  et la colonie « panhellénique de Thurium en Italie (Calabre). Conséquence de cette politique, un premier conflit avec Sparte, Corinthe et la Béotie (457-446 av. J.-C.) dénoué par la paix de Trente Ans, fut le prélude de la guerre de Péloponnèse. Mais entre ces deux guerres, Périclès fit d’Athènes la métropole resplendissante de la civilisation et de l’art classique.  Confiant à Phidias l’édification des monuments de l’Acropole et de l’Attique, il lui donna comme collaborateurs les meilleurs architectes et artistes de son temps (Callicratès, Ictinos, Mnésiclès). Avec Hérodote et le sophiste Protagoras d’Abdère qu’il accueillit à Athènes, Sophocle, Anaxagore, Socrate, Phidias, Alcibiade, son neveu, fréquentèrent sa maison, formant le célèbre cercle d’Aspasie, sa maîtresse. Mais l’achèvement de la démocratie et la grandeur d’Athènes ne furent pas sans revers. Obligé de diminuer le nombre des bénéficiaires de la misthophoria, Périclès promulgua la loi refusant les droits civiques aux enfants des citoyens athéniens et des femmes étrangères. Première victime de cette mesure, il se vit refuser le droit de se marier avec Aspasie. La guerre de Péloponnèse enfin et le désastre d’Athènes frappée par la peste (430) marquèrent la fin de sa carrière. Ses ennemis, qui auparavant avaient intenté des procès contre ses amis Phidias et Anaxagore, puis contre Aspasie, l’accusèrent directement d’avoir provoqué la guerre afin d’éviter de rendre des comptes. Déposé par l’assemblée, il fut rappelé quelques mois plus tard (429), mais il périt dans la même année, victime de la peste. Le nom de « siècle de Périclès, a été donné à l’époque la plus brillante de la civilisation grecque.