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TERTRE FUNERAIRE (français)

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TERTRE FUNERAIRE

        (Τύμβος)

« Ô homme, des milliers de siècles s’écoulèrent
Avant toi, et autant s’écouleront après. »

            Léonidas de Tarente

 

Tu t’es assis, voyageur lointain, sur ce tertre

Car des roses y fleurissent merveilleusement tout alentour

Et des oiseaux fastueusement simples

Vont et viennent et chantent sur

La pure forme, sur la transparente élévation de ce lieu.

 

Mais tu ne sais pas, voyageur lointainement proche,

Que sous toi repose non le corps devenu diamant,

Mais la voix fluide et perpétuellement neuve d’un poète,

Voix claire dans la clarté du matin,

Vespérale dans la violence du crépuscule,

Voix inlassable qui dit, qui répète humblement

A tous les pèlerins

Qui viennent prendre repos sur cette terre secrète

Ceci :

 

Vous, mes amis depuis l’antre des sources,

Vous, miens dès l’origine de l’innocence,

Vous qui me connaissiez sans m’avoir jamais vu,

Car n’ai-je pas été vous dans la dense unité des éléments,

Sachez que, comme vous tous, pèlerins ivres des astres,

J’ai marché, portant en moi,

Fleuri des calices des plus beaux songes,

Les deux faces de l’unique et même lumière

Sur les chemins des dieux omniprésents

(Mais y a-t-il d’autres chemins que les leurs ?)

 

Comme vous, j’ai habité dans les hauts zodiaques

Des plus beaux alphabets des royaumes anciens,

Dans les plus odorantes couronnes des poèmes grecs,
Faisant de chaque mot un drapeau de lumière,

Une bannière de joie.

 

Comme vous, le soir, quand les couchers du soleil

Calculaient les fraîches venues de l’aurore,

Je m’asseyais, ignorant toute conséquence

Que pouvaient avoir les guirlandes des voyelles,

Sur des tombes aussi somptueusement éloquentes

Appartenant à d’autres constellations de rhapsodes.

 

Et ce fut toujours, tellement toujours,

Le même chant qu’aujourd’hui !

La même lyrique des syllabes,

Tendre, sonore, caressante, leste, légère !

Toujours ce portail du silence

S’ouvrait sur le même sens essentiel de l’Orient!

 

Et la terre, la terre de tous les présages,

La terre éternellement gonflant

Les tiges palpitantes des épis,

Ensemençait avec la même généreuse élégance l’azur

De ses oiseaux d’or,

De ses grêles, de ses vulnérables navires de musique

Par elle nourris de piété ancestrale !

 

Comment peut-il, dès lors, comment peut-il mourir

Ce qui ressuscite à chaque appel des coqs ?

Comment peut-il être tu ce

Qui n’est loin ni de la fin ni du commencement ?

 

Vous qui savez tout cela depuis le premier jour,

Versez, âmes sacrées, avant de continuer

Votre errance sur les routes semées de fleurs,

Versez comme libation expiatoire sur ma tombe

L’eau lustrale de vos cœurs,

Le vin pesamment clair de vos chants !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

Paris, jeudi 17, vendredi 18 avril, Anno Domini MMVIII

Glose :

Léonidas de Tarente (IIIe siècle av. J.-C.) : un des grands poètes de la Grèce antique. Cent cinq épigrammes de ce poète ont été recueillies dans la fameuse à jamais Couronne de Méléagre qui l’assimile au lierre en fleur. Nous y apprenons qu’il est né à Tarente, en Grande Grèce, très probablement au temps des guerres de Pyrrhus (280 av. J.-C.), qu’il fut obligé de quitter sa patrie, vivant pauvre mais en philosophe et en chantre dédaigneux des richesses.

Libation (n.f.) : du latin libatio. Rituel religieux qui consiste à répandre un liquide (vin, lait, huile d’olive) en l’honneur d’une divinité. C’est un sacrifice de dévotion particulièrement répandu dans l’Antiquité. Dans sa Lettre aux Romains, saint Ignace d’Antioche (mort vers 107), évêque, martyr, deuxième successeur de saint Pierre comme évêque d’Antioche, Docteur et Père de l’Eglise, compare le martyr chrétien à une libation. Dans la culture hip-hop américaine, la libation consiste à verser une petite quantité de liqueur de malt, ou autre alcool, sur le sol. Ceci en hommage à des camarades enterrés (dead homies) ou en prison, ou simplement pour consacrer une nouvelle entreprise.

Expiatoire (adj.) : du latin expiatorius, lui-même de expiatio, « cérémonie religieuse faite en vue d’apaiser la colère céleste », souffrance imposée ou acceptée à la suite d’une faute et considérée comme un remède ou une purification, la faute étant assimilée à une maladie ou à une souillure de l’âme.