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OBITUAIRE (français)

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OBITUAIRE

 


« Aetatis spatium non tenuavit edax »
(« La morsure du temps sur elle n'a pas de prise »)

            Claudien

« Via mihi mors est, morior si coepero nasci »
(« Ma mort est vie ; je meurs au moment où je nais »)


            Symphosius

Chanter ! Tu veux chanter ! Encore, toujours !…
Vibrer, danser et palpiter, et être pur, et être entier,
Maintenant, demain, après-demain,
Pour dire le sang sonore des giroflées,
Pour exalter l'exquise durée de leur parfum intime
Dans le sourire du temps !  

Tu veux relire les vers des coccinelles,
Relire la face du jour qui court s'évanouir
Dans les caresses des agapanthes.
Boire toute cette clarté safran,
Ces bruissements uniques, le livre intégral de l'ombre,
Les noms d'amour qui dorment avec douceur
Dans le tacite obituaire du cœur !

Quelle double transparence
Dans les nervures des feuilles !
 
Quelle brise ambrée
Posant ses doigts légers sur
La soie des menthes !

Soudain la grêle rosée de la prairie
T'apporte, battant le sol de ses pieds limpides,
Une strophe du Byzantin Rufin :

« Je t'envoie, Rodoclée, cette belle couronne,
Qu'avec de simples fleurs j'ai tressée de mes mains :
Lis et bouton de rose, une anémone humide,
Et un tiède narcisse, et la violette sombre… »

Âme, comme tu sais aimer
L'obscur quotidien des anonymes !

Toi, amie des dieux, tu sais
Que tout est éternel,
Que tout devient lumière nouvelle
Une fois touché par la parole sacrée !

Tout :

Cette vieille maison, amie des jeunes grillons,
Les peupliers berçant leurs corps le long des routes antiques,
Et cet aimable, ce petit sentier qui monte parmi les blés
Et vient verser leurs blonds poèmes dans le puits des veines,
Le pommier âgé, palais où vit le peuple des mésanges.

Tout, tout, ô âme :

L'orée  du séculaire bois,
Où les crocus, dans leurs tuniques solaires,
Don des dryades,
Saluent le fiévreux labeur des hannetons et des fourmis,
Et cette fumée feutrée, blanche, bleue, blanche et grise
Qui semble s'exiler au ciel.

Âme, comme tu es radieuse dans ta félicité,
Comme tu ressembles au moine
Qui tourne sa face vers l'Est
Et suavement contemple, des yeux de sa foi,
L'obi étincelant des Evangiles.

Comme tu désires toucher, étreindre et palper
La tapisserie bariolée des champs,
Cette vie qui flamboie, s'étire et se répand
Derrière la vitre alépine de l'air.

Vite, vite, dépêche-toi,
Saisis les mains de l'aube !

Imprime sur leur blancheur
L'odeur et la science
De ta divine bonté !  

Âme,
Comme tu aspires chérir
La vraie grammaire des mots !
Comme tu brûles d'étreindre
Les êtres vrais,
La belle sérénité qu'ils portent
Sur leurs épaules
Et cette sublime,
Cette claire gratuité
De leur inégalée dévotion !

          Athanase Vantchev de Thracy

Paris, ce mardi 22 avril 2008

Glose :

Obituaire (n.m.) :
du latin obire, « mourir ». Registre renfermant le nom des morts et la date anniversaire de leur sépulture afin de célébrer des offices religieux pour le repos de leur âme. Obit (n.m.) : le service religieux lui-même.

Claudien (mort en 404 ap. J.-C.) : Claudius Claudianus tient dans la poésie latine le premier rang après Virgile et Ovide. Il est né à Alexandrie, en Egypte. Le grec était sa langue maternelle et il n'écrivit en latin qu'après un long séjour à Rome et à Milan. Il acquit de son vivant une immense réputation et les empereurs Arcadius et Honorius lui firent ériger une statue sur le forum de Trajan, avec une inscription qui l'élevait au niveau d'Homère et de Virgile. Ses œuvres latines sont des invectives contre Eutrope et Rufin, rivaux malheureux de Stilicon, son héros. Il nous a laissé trois livres de De laudis Stilichonis, De raptu Proserpinae, épopée en trois chants, Gigantomachie dont on ne possède qu'un fragment. Sa grâce et son esprit se reflètent dans des œuvres mineures : épîtres, idylles et épigrammes.

Symphorius : On ne sait rien de la personnalité de Symphosius, auteur d'une collection de cent énigmes latines conservées, comme celles de Luxorius, par le manuscrit appelé Salmasianus. Symphosius se nomme lui-même dans son ouvrage : « Haec quoque Symphosius de carmine lusit inepto ». (« Ces vers sans prétention, c'est Symposius qui, par jeu, les a composés »).

Agapanthe (n.f.) : plante appartenant à la famille des Liliacées. L'agapanthe est spectaculaire par ses hampes florales de plus d'un mètre jaillissant de la touffe en juillet. Elles se terminent par une inflorescence en boule de plus de 20 cm de diamètre et aux multiples fleurs bleues ou blanches.

Rufin ( ?) : nous ne savons strictement rien de la vie de ce poète grec. Il ne faut pas confondre cet élégant auteur avec le rival de Stilicon (le héros du poème de Caudien), attaqué par Claudien. Seules quarante-huit de ses épigrammes ont été conservées. D'après certains spécialistes, le genre et le style de ses compositions conduit à le placer entre Méléagre (130-75 av. J.-C.) et les meilleurs poètes de l'époque justinienne (VIe siècle).

Alépine (n.f.) : de Alep, nom de la deuxième ville de Syrie. Tissue de soie et de laine.

Dryade ou hamadryade (n.f.) : du grec druas, lui-même de drus, « chêne ». Nymphe protectrice des forêts. Plante à grandes fleurs blanches, qui croît dans les montagnes.

Obi (n.m.) : mot japonais. Longue et large ceinture de soie du costume japonais traditionnel.