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SI PROCHE, LA CRAINTE (français)

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SI PROCHE, LA CRAINTE

          (triptyque)

A ma mère            

“The earth that made the rose,
She also is thy mother….” 

("La terre qui a fait la rose,
Elle est aussi votre mère ...")

        Mary Elizabeth Coleridge

I.

 

Enfant, il craignait le soir et les noyaux des mots,

Venait en secret dans la chambre de ses parents

Pour respirer l’odeur taciturne de la cire

Et caresser le silence des tapis et des ombres.

 

Il aimait se souvenir des jours où les abeilles

Adoraient vibrer autour du ruisseau

De sa voix chaude !

Sourire alors lui était si facile, si délectable !

 

Ailé, oiseau aux plumes de pollen,

S’éloignait de lui le temps !

Et lentement, imperceptiblement

Son corps devenait

De la même substance

Que la lueur des lucioles !

 

II.

 

Il savait! Une barque l’attendait

Cachée dans les joncs !

Et le fleuve à traverser,

Poème profond, était le plus à craindre

A cause des méandres et des rapides de ses eaux !

 

Alors, pris de panique, il balbutiait :

 

« Nocher, attends un peu, je te supplie !

La lune, habile passeur d’étoiles,

N’est pas encore levée !

Brise, amie, sœur du son,

Cajole les rames assoiffées de chant !

N’est-il pas de ma race Orphée,

Se peut-il qu’il ne m’accorde

De retarder

Cette intime traversée ? »

 

III.

 

Il savait ! Il n’était point

De rives permises

Que celle qu’il voulait abandonner !

Partir lui était impossible

Sans le consentement du passé.

 

Et il répétait, comme un verset

Appris avant sa naissance :

 

« Trembler

Devant l’abîme

Des mots, devant leur surface, 

 Pourquoi ?

Ne me suffit-il pas de dire pour devenir ! »

 

Et il s’endormait dans le long couloir,

Attendant le retour des siens,

Lui qui n’ignorait point qu’il lui était ordonné

D’ouvrir, sans se retourner, son âme

Au souffle des lettres

Pour être espérance et parabole,

Et

Vérité immédiate !

        Athanase Vantchev de Thracy

Glose :

Mary Elizabeth Coleridge (1861-1907): poète et romancière britannique. Elle pratiqua aussi le journalisme, écrivit des essais et enseigna. Mary Elizabeth Coleridge publia des poèmes sous le pseudonyme Anodos, nom qu’elle emprunta à l’écrivain et poète écossais George MacDonald (1824-1905). Elle subit l’influence du poète et théologien anglais Richard Watson Dixon (1833-1900) et de la poétesse Christina Rosetti (1830-1894). Mary Elizabeth Coleridge était une parente éloignée du grand poète anglais Samuel Taylor Coleridge (1772-1834).

Nocher (n.m.) : du grec nauklêros (ναύκληρος), “armateur ou propriétaire d’un navire », « celui qui dirige un navire, pilote ». Charon, nocher des Enfers. Charon (Χάρων) : Charon est un génie du monde infernal. C’est lui qui a pour fonction de passer les âmes à travers les marais d’Achéron, sur l’autre rive du fleuve des morts. En paiement, les morts doivent lui donner une obole. C’est pour cela qu’on avait coutume de placer une pièce de monnaie dans la bouche des cadavres au moment où on les ensevelissait. On représente Charon comme un vieillard très laid, avec une barbe hirsute et toute grise ; il a un manteau en haillon et un chapeau rond. Il dirige la barque funèbre, mais ne rame pas. Ce sont les âmes elles-mêmes qui font cet office. Il se montre tyrannique et brutal envers elles, comme un vrai subalterne. Lorsque Héraclès descendit aux Enfers, le héros le força à le passer dans sa barque, et comme Charon refusait, Héraclès s’empara de la gaffe du passeur et lui en asséna de tels coups que l’autre n’eut qu’à obéir. D’ailleurs, Charon fut châtié  par la suite par son maître Hadès (Άιδης), frère de Zeus et d’Héra, dieu des Enfers, pour avoir permis à un vivant de pénétrer chez les morts et dut passer tout un an enchaîné.