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APOPHONIE (français)

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APOPHONIE

A Miguel Hernández

Miguel, mon frère,

Je t’aime, Miguel,

Toi le chantre divin des âmes oubliées !

 

Toi qui connaissais si bien la césure du sang

Dans le royaume des mots simples !

 

Toi, Miguel Hernandez,

Tu savais, de part ton enfance misérable,

Que les syllabes durcissent

Par le grand froid de la profonde solitude !

 

Ton âme était toute traversée

De tous les méridiens

De la radieuse sphère céleste,

Lignes invisibles à la longitude égale,

Ton âme diaphane,

Toute nouée par les racines coriaces de l’Espagne!

 

Toi, Miguel Hernandez,

Toi, mon frère qui portais

En ta frêle poitrine

L’innocent poids du temps stellaire

Et les hyperboréennes glaces

Des ombres !

 

Toi qui aimais tant, Miguel mon Ami,

Le sable strident de la langue

Du sombre et solitaire Calderón,

Le bleu poème

De la mer d’Alicante,

La rayonnante respiration de la brise

Dans les calices des fleurs d’oranger !

 

Ah, mon frère, toi le tendre haleur

Qui savais si adroitement tirer

Les frêles embarcations de tes vers

Le long des canaux de ton cœur !

 

Et voici soudain

Que les dés scintillent au fond du cornet,

Prêts à commencer le jeu fatidique

Avec les Parques !

 

Miguel, mon frère de pleurs,

De gorge en gorge,

D’insomnie en insomnie,

De solitude en solitude,

Les heures insouciantes

Et la lente apophonie

Changent imperceptiblement la musique

Des syllabes et des mots !

 

Toi, Miguel,

Âme à l’espoir désespéré,

Laisse-moi ce soir

Habiter ta voix !

 

Ô nuit, je ne veux pas mourir

Tant que tu resplendis
Dans les dits

Des poètes !

 

Ô infinie lumière

Dans l’infini écoulement des âges !

 

Seigneur,

Comme la mort

Donne vie

Aux âmes aimées par les hommes !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 20 juillet 2010

Glose :

Miguel Hernández Gilabert (30 octobre 1910 à Orihuela, province d'Alicante – 28 mars 1942 à Alicante) est l'un des plus grands poètes et dramaturges espagnols du XXe siècle.

Membre d'une fratrie de sept enfants, dont trois meurent en bas âge, il passe son enfance et son adolescence entre l'école et le troupeau de son père. Il lit énormément, malgré les persécutions d'un père despotique qui ne viendra pas le voir sur son lit de mort, une vingtaine d'années plus tard. Durant la courte période où il est scolarisé, il a aussi l'opportunité de rencontrer l’écrivain José Marín Gutiérrez alias Ramón Sijé (1913-1935), qui jouera plus tard dans sa vie un rôle déterminant. A 14 ans, il doit abandonner l'école pour aider son père. Cependant, son enthousiasme pour la littérature et la poésie l'incitent à passer de longs moments à la bibliothèque, absorbé dans la lecture de l'œuvre des grands auteurs du Siècle d'or espagnol tel que Cervantès, Lope de Vega, Calderón de la Barca ou Luis de Góngora. Parallèlement à ses études littéraires en autodidacte, Miguel Hernández écrit et publie en 1929 son premier poème dans l'hebdomadaire local d'Orihuela El Pueblo. El Día, un quotidien d'Alicante, le publie à ses débuts.

En 1932, alors qu'il n'a que 22 ans, Miguel Hernández se rend pour la première fois à Madrid, sans grand succès. Lors de son deuxième séjour dans la capitale espagnole, il rencontre les deux grands poètes hispanophones que sont Pablo Neruda (1904-1973) et Vicente Aleixandre (1898-1984). Le 9 mars 1937, il épouse Josefina Manresa, une femme de son village natal, dont il a un fils qui meurt prématurément en 1938. Par la suite, Miguel Hernández écrira aussi bien pour ce fils défunt, comme dans Hijo de la luz y la sombra, que pour son deuxième fils, né en 1939.

Quand éclate la Guerre d'Espagne, il s'engage rapidement aux côtés des Républicains et combat quelque temps dans le cinquième régiment. À l'été 1937, il prend part au 2e congrès international des auteurs antifascistes.

Le 1er avril 1939, Franco déclare la fin de la guerre. Miguel Hernández essaie alors de fuir l'Espagne et de rejoindre le Portugal. Mais il est arrêté à la frontière par la police portugaise et remis à la garde civile espagnole. Il est ensuite transféré de Huelva à Madrid, où il purge une partie de sa peine. C'est durant cette période qu'il écrit Nanas de la cebolla. Il séjourne aussi dans une prison de Séville.

En mars 1940, il est condamné à mort, sentence qui sera commuée, peu après, en période de 30 ans d'emprisonnement.

Mais Miguel Hernández, atteint de tuberculose, meurt le 28 mars 1942, à Alicante, dans la prison de Reformatorio. On l'associe traditionnellement à la Génération de 36, même s'il fut plus proche de la Génération de 27 dont font partie Luis Cernuda (1902-1963), García Lorca (1898-1936) ou Vicente Aleixandre (1898-1984).

Il se distinguait de ces poètes parce qu'il n'était pas issu de la bourgeoisie, et n'avait reçu aucune formation académique.

Plusieurs de ses poèmes ont été mis en musique par Paco Ibáñez (né en 1934) et Joan Manuel Serrat (né en 1943). Le pianiste Agustí Fernández (né en 1954) a donné le titre d'une de ses œuvres, El rayo que no cesa (dans sa traduction catalane) à l'un de ses albums.

De nos jours, l'Université d'Elx porte son nom.

Apophonie (n.f.) : en phonétique, l'apophonie désigne une modification phonétique consistant en un changement de qualité (ou « timbre ») d'une voyelle dans un mot au cours de son histoire. Dans la plupart des cas, ce changement de timbre intervient à cause de l'accent tonique, dont la présence ou non joue sur la qualité des voyelles d'un mot.

L'apophonie a joué un grand rôle en latin (elle explique que de con + facio, forme composée du verbe facio (d'où notre faire), on passe à conficio (d'où confire), par apophonie de /a/ en /i/ en syllabe ouverte, tandis que le participe passé passif est confectus (d'où confection), où l'apophonie se fait de /a/ vers /e/ en syllabe fermée). Les langues romanes ont continué un processus analogue ; en castillan, par exemple, un /u/ latin atone a donné un /o/ : amicus donne amigo.

Pedro Calderón de la Barca de Henao y Riaño (1600-1681) : auteur et poète dramatique espagnol. Extraordinairement prolifique, auteur de plus de deux cent textes dramatiques, son nom est avant tout célèbre pour sa pièce La Vie est un songe.

Haleur (n.m.) : du verbe haler, lui-même du bas allemand  halon, « tirer sur au moyen d’un cordage » : haler un bateau : le tirer au moyen d’un cordage. La personne qui tire.