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REMÈDES MAGIQUES (français)

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REMÈDES MAGIQUES

 

« C’est ainsi et en termes voisins que se lamentaient

ceux qui assistaient à la mise au tombeau des deux nobles corps. »

 

         Extrait de l’épopée byzantine Diogénis Akritas

 

I.

 

« Terre, ébranle-toi !

Univers, lance des plaintes !

Soleil, enténèbre-toi et cache tes rayons !

Lune, obscurcis-toi, voile ton flambeau !

Vous tous, éteignez-vous, signaux lumineux des étoiles ! »

 

Bruit de nard !

Ici, dans le calme de la maison,

Toutes ces choses qui vivent et se taisent !

 

Et cette lueur de la lune

Qui fait bouger les fleurs

Et chanter le littoral !

 

Ô chair calme de la nuit

A l’odeur de sauge et de menthe !

 

II.

 

Salma,

Il est minuit,

Les oiseaux de la mer mortelle

Ont poussé leurs derniers cris.

C’est l’heure favorable, ma fille,

Le moment propice !

 

Viens, ma servante,

Tiens-toi à mes côtés.

Aide-moi, ma fidèle,

A préparer les remèdes !

 

Je sens la brûlure des draps,

Les courants marins du désir !

L’haleine de cédrat monte

Dans mes narines !

 

Quelles sont ces gouttes de sang oubliées

Sur les lits blancs ?

 

III.

 

Mon amant !

Ah, la douce rondeur de ce mot !

Cette tristesse à la finesse de dentelles !

 

Je veux lui rendre

La folle ardeur de la jeunesse,

Je veux multiplier les fleurs de sa semence !

Qu’il tremble comme les feuilles du jujubier

Sous la brise scintillante de l’Arabie

A l’approche de qui est désirable pour tout homme !

 

A quoi me sert-elle la perfection de son visage

Si la palpitation de sa chair ne s’affole

Quand il voit l’incendie sauvage

Consumer mon cœur agonisant ?

 

Ah, ma Salma,

Il faut qu’il brûle dès qu’il approche le feu de mes cuisses !

Qu’il vienne, ma Salma,

Qu’il étanche sa soif avec la mienne.

 

IV.

 

Que je fourbisse son âme charnelle,

Que je l’exempte du poids quotidien des soucis !

 

Que je lui rende la verte vigueur du printemps,

Que je ressente, flamboyante,

Le goût de l’émerveillement au toucher

De ses doigts !

Que comme les merles,

Il apporte à ma bouche la musique de l’air parfumé !

 

Qu’entrelacés, nous nous perdions dans les replis

Des innombrables calendriers du ciel !

 

V.

 

Donne-moi, ma douce,

Le sachet de minuscules perles

Et le petit mortier d’airain thrace !

Ecrase-les en invoquant

Les djinns qui veillent sur l’amour,

Pilonne-les, comme ça, en riant,

Réduis-les en poudre très fine !

 

Bon, et maintenant, ma fille,

Donne-moi le vase d’huile odorante

Et le pot de miel grec

Où dorment les pétales luisants du soleil !

Que je mélange leurs corps bienfaisants,

Que le feu fasse écumer mon remède !

 

VI.

 

Mets des amandes de Syrie

Dans cette coupe bien étamée,

Ajoutes-y des pignons de Liban,

Verse de l’oxymel du Chypre,

Bats, fouette, mélange tout !

 

Où ai-je mis la vésicule biliaire du loup !

Oui, là, tends-moi le pot en grès,

C’est ça ! Je veux le réduire en bouillie

Et demain, avant le rapprochement,

Je vais badigeonner, de ce fin pinceau

A poils de blaireau, nos deux chairs : 

 

Qu’elles flambent, qu’elles se fassent braises,

Ouragan de flammes, montagne de feu !

 

Ah, que pâlisse de jalousie

L’année qui mord sa queue de scorpion !

 

VII.

 

Encore, ma Salma,

Réduis en farine les grains d’oignon de Bagdad,

Passe-les au tamis d’Yémen,

Mélange-les doucement, délicatement,

Ma fille, là, comme ça,

Avec l’épaisse mélasse amère d’Egypte !

 

Qu’il en mange à jeun,

Que sa langue s’emplisse de lumière,

Que des mots tendres coulent de sa bouche

Comme d’une fontaine

Des villages des montagnes !

 

Ô éclairs des rêves,

Brumes des pensées,

Paroles inconnues qui tracent

Les contours des baisers !

 

VIII.

 

Moi, je prendrai de la graisse

De la bosse du chameau,

Je la ferai fondre sur le feu doux, très doux, 

J’enduirai, en le caressant de mes mains de lis,

Son corps de cet onguent merveilleux !

 

Oui, Salma,

Il en tressaillira de désir !

Oui, cette pommade exacerbera

Son penchant pour l’acte de la chair !

Ah, comme je le veux robuste, grand et ferme !

Ah, ma Salma,

Qu’il s’avance, qu’il se hâte,

Qu’il prenne en haletant

Ce qui est le plus intime en moi !

 

IX.

 

- Maîtresse, n’oublie pas

Le lait d’ânesse !

 

- Non, ma servante ! Non !

 

J’ai rempli mes tiroirs de santal de mille miracles :

Noix d’Abyssinie, noix muscade, piment de Perse,

Grains de tamarin, aristoloche, fleurs de girofle,

Cévadille, cannelle mekkoise,

Cardamome et brassées de pariétaire !

 

Ici, dans ce coffret d’ébène,

Don de l’heureuse Afrique,

Je garde toutes mes médecines magiques :

 

Rhizome de gingembre indien, benjoin,

Ail et feuilles de frêne,

Pommade de baumier de Judée,

Uve de lis,

Cérat, crème, embrocation,

Populeum et pâte!

 

X.

 

Ah, puisse-t-il mon amour

S’enraciner dans son regard !

Puisse-t-il rafraîchir la combustion de mon corps,

Ma chair en proie de convulsions !

 

Non, non, ma servante,

Je n’ai pas besoin de trèfle en infusion

Ni de chou pommé, ni de résine !

 

XI.

 

- J’ai là, Maîtresse,

Dans ces bocaux en verre de Damas,

Le cinnamome et la myrrhe rouge

Diluées dans de l’eau de notre puits,

Du curry, de cubèbe d’Inde !

 

Ah, ma Salma, toutes ces épices enragées !

J’ai rêvé de rose sèche,

Présage de bonheur,

Et de jasmin nouvellement éclos

Présage, ma Salma,

De réussite,

De la coriandre

D’une blancheur semblable

A celle du sable d’Oman

Et de la bigarade !...

 

XII.

 

Va chercher le vieux Nabil,

Qu’il vienne de suite,

Qu’il m’apprenne, à la lueur

De cette lampe précieuse d’Iraq,

Les formules des magies des Amalécites !

Des incantations, des charmes,

Des vénéfices nombreux,

Des sortilèges divers !

 

Ah, Salma, ma fille,

Je veux que nos souffles se rencontrent

Et tombent dans nos cœurs

Comme des tisons ardents !

   Athanase Vantchev de Thracy 

Glose :

Diogénis Akritas : célèbre épopée byzantine. Diogénis Akritas est un héros des confins, le Métis des frontière, l’invincible héros à la force surhumaine. Il a durablement fait rêver les Byzantins et continue jusqu’à nos jours à émouvoir dans la mémoire des Grecs le sens de leur identité. 

« Terre, ébranle-toi… » : extrait de l’épopée Diogénis Akritas.

Cedrat (n.m.) : agrume. C'est le fruit du cédratier, un arbre de la famille des Rutacées. Proche du citron, le cédrat est un fruit ovale et verruqueux qui peut mesurer jusqu'à 25 cm de long et peser 4 kg. Sa chair verte ou jaunâtre est acide et peu juteuse, mais son odeur est très agréable. Trop amer, le cédrat est rarement utilisé frais. Il est surtout vendu confit et utilisé en pâtisserie, en confiserie ou à des fins décoratives. Il est également transformé en confiture et en liqueurs. Les zestes d'écorces sont employés en pâtisserie industrielle.

Jujubier (n.m.) : plante de la famille des Rhamnacées, originaires des pays tropicaux et subtropicaux de l'ancien et du nouveau monde. Ce sont des arbres ou arbustes souvent épineux dont plusieurs espèces produisent des fruits comestibles, les jujubes.

Oxymel (n.m.) : du grec oxus / ’οξύς, « acide » et meli / μέλι, « miel ». Mélange de miel, de vinaigre, d’eau et d’épices.

Mélasse (n.f.) : sirop très épais et très visqueux constituant un résidu du raffinage du sucre extrait de la canne à sucre. Ne pas confondre avec la bagasse : résidu fibreux de la canne à sucre qu'on a passée par le moulin pour en tirer le suc. Elle est composée principalement par la cellulose de la plante. Ce terme désigne également les tiges de la plante qui fournit l’indigo, quand on les retire de la cuve après la fermentation.

Tamarin (n.m.) : de l'arabe tamar hindi / تمر هندي , « datte indienne ». Fruit du tamarinier (Tamarindus indica). C'est un fruit tropical provenant d'Inde. Sa présence est attestée dans l'île de la Réunion dès 1711. On le trouve aussi aux Antilles. Il est maintenant consommé un peu partout dans le monde. Il est formé de gousses de couleur marron dont la forme rappelle un haricot, à l'intérieur de laquelle la pulpe entoure plusieurs graines. La saveur de sa chair acidulée est très agréable. Il est consommé en jus, en pâte de fruits et est un ingrédient classique de la cuisine indienne. On se le procure maintenant facilement en France dans la plupart des grandes surfaces.

Aristoloche - Aristolochis clematitis (n.f.) du grec aristos / ’άριστος, « excellent » et lokhos / λόχος, « accouchement », ce qui donne « meilleur accouchement » par référence aux vertus particulièrement bénéfiques que la plante aurait sur la parturition. Plantes herbacées de la famille des Aristolochiacées.

Benjoin (n.m.) : autrefois également storax. C’est le baume, ou la résine de diverses plantes du genre Styrax. On trouve le styrax originaire d’Indochine (Styrax tonkinensis), le styrax originaire ‘Indonésie (Styrax benzoin) et le styrax originaire de Turquie (Styrax Officinalis), aussi appelé Aliboufier. Commercialement, ces résines sous souvent vendues sous les noms suivant, par ordre de provenance: benjoin de Siam ou du Laos, benjoin de Sumatra, et Storax. Le benjoin de Siam a une couleur jaune-brune, le benjoin de Sumatra a une couleur gris-foncé, et le Storax a une couleur noire.

Le nom de benjoin vient probablement, via l’italien, de l’arabe lubān jāwī ou « encens javanais ».

Cévadille - Sabadilla (n.f.) : plante de la famille des Colchicacées. On en prépare un remède recommandé contre les éternuements et le rhume des foins.

Cardamome - Elettaria cardomumum (n.f.) : plante vivace à rhizome. plante vivace à rhizome. Comme le gingembre et le curcuma, la cardamome appartient à la famille des Zingibéracées et à l'instar du poivre, elle trouve ses origines à Malabar. Cette épice, originaire est connue en Europe depuis très longtemps. Les Arabes l'utilisent pour aromatiser leur café, les Indiens avec les currys et les Scandinaves avec les marinades et les conserves au vinaigre.
On trouve la cardamome sous deux présentations : soit en poudre, soit en capsule entière. Il est de loin préférable d'acheter la cardamome en capsule car son arôme étant très volatil, elle supporte mal d'être stockée. La meilleure cardamome est originaire de l'Inde (cardomome verte) mais d'autres espèces sont très proches : Amomum krervanh originaire de Thaïlande et Amomum compactum qui vient d'Indonésie. La cardamome noire Amomum subulatum possède quant à elle un goût plus prononcé et un peu camphré. Elle se prête mieux à une cuisine plus rustique. La cardamome fait partie de la pharmacopée classique de l'Inde et de la Chine où elle est prescrite contre les problèmes de digestion.

Pariétaire – Parietaria officinalis (n.f.) : plante herbacée, vivace, de la famille des Urticacées. Souvent accrochée aux vieux murs, étalant ses tiges rousses, elle a reçu de nombreux noms vernaculaires évocateurs : perce-muraille, casse-pierre, espargoule ou gamberoussette. Elle est couverte de poils non urticants mais son pollen est une des sources d’allergènes les plus importantes du Midi. Parietaria désignait déjà en latin une plante croissant sur les murs, peut-être une pariétaire. Le terme était une substantification au féminin de l’adjectif parietarius «de mur», dérivé de paries, parietis «paroi». Officinalis : officinal, c'est-à-dire en vente dans les officines des pharmaciens. Le terme vient du latin officina « atelier, officine ».

Uve (n.f.) : du latin uva, « grappe de raisin », de même radical que uvere, « être plein d'humidité ». Pommade de blanc de plomb.

Cérat (n.m.) : pommade à base de cire et d'huile qui sert, en dermatologie, d'excipient (toute substance autre que le principe actif dans un médicament), pour diverses substances médicamenteuses et de base pour des préparations cosmétologiques.

Embrocation (n.f.) : ce terme désigne à la fois la préparation et le geste qui permettent d'appliquer un mélange à base d'huile directement sur une partie malade de la peau.

Populeum (n.m.) : pommade calmante, dans la composition de laquelle entre des germes de peuplier noir et autres substances. Onguent populéum.

Cinnamome (n.m.) : nom donné par les anciens à une substance aromatique produite par un arbrisseau qui croissait sur les bords de la mer Rouge et que l'on croit être la cannelle. Quelques auteurs disent que c'était la myrrhe. Pour les Botanistes ce mot désigne un genre des Laurinées Laurus cinnamomum qui fournit la cannelle.

Myrrhe (n.f.) : du latin murra ou myrrha, lui-même emprunté au grec. Gomme-résine aromatique produite par l’arbre à myrrhe (Commiphora myrrha ou Commiphora molmol). Une gomme à peu près similaire, le baume de La Mecque, est produite par Commiphora opobalsamum. Elle pouvait être un des multiples constituants de la thériaque de la pharmacopée maritime occidentale au XVIIIe siècle. La thériaque, appelée therion / θηριον par les Grecs est un célèbre contrepoison décrit pour la première fois par Andromaque, médecin de Néron)

Curry (n.m.) : le curry (ou cari) est une préparation d’épices très répandue dans la cuisine indienne. On le trouve sous forme de poudre ou de pâte. Selon sa composition, il peut être très doux ou très fort (pimenté), mais il est généralement très parfumé. Il ne faut pas confondre la préparation d'épices avec la feuille de curry ou caloupilé qui vient de l'arbuste Murraya koenigii et qui par ailleurs peut rentrer dans la composition de certains curry. Ingrédients : gingembre, ail, oignon, coriandre, cardamome verte ou noire, cumin, de la casse ou de la cannelle, curcuma, piment, poivre, fenouil, fenugrec, cubèbe, clou du girofle (souvent grillé pour en extraire l’arôme), sel moutarde, etc.

Cubèbe – Piper cubeba (n.m.) : épice originaire d’Inde. Elle porte aussi le nom de cubèche, embèbe, poivre à queue, poivre de Java ou encore poivre du Kissi. L'épice est obtenue à partir des baies, récoltées avant maturité, séchées et moulues. De la même famille du poivre, son goût est généralement plus fort. Son emploi est fréquent dans les poudres de curry.

Amalécites : tribu de nomades édomites mentionnée dans la Bible, descendants d’Amalek, et qui occupaient un territoire correspondant au sud de la Judée, entre l’Idumée, l’Egypte et le désert de Sinaï.

Selon la Bible, ils furent toujours acharnés contre les Hébreux, qui à leur tour les regardaient comme une race maudite. Dieu ordonna à Saül de les exterminer. Ce roi leur déclara la guerre et les défit. Mais il pardonna à Agag, leur roi : cela lui fit perdre sa couronne, qui fut donnée à David. Par la suite, ainsi que le raconte le livre d’Esther, les exilés du premier Temple auront à pâtir des volontés génocidaires d’Hamam, fils de Hamedata, descendant d’Agag, le roi des Amalécites.

Dans le judaïsme, les Amalécites représentent l'ennemi archétypal des Juifs.

 

 

Mis à jour ( Mardi, 20 Juillet 2010 07:43 )