Statistiques
Blogspot            ancien site - cliquer ici / old website - click here            Poetrypoem

PIERRE DE CRAON (français)

PDF
Imprimer
Envoyer

PIERRE DE CRAON

« Rien que la mer éternelle pour toujours »           

            Paul Claudel,

            Ballade

 

Pierre de Craon… mort !... Voguez, navires agrestes,

Flèches, cathédrales voguant sur l’eau rapide des jours,

Vous, livre des rosaces, gargouilles rivées aux tours,

Nefs, chœurs et colonnades, signets des âmes célestes !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

Glose :

Pierre de Craon (vers 1345-vers 1409) : seigneur de la Ferté-Bernard et de Sablé, fils de Guillaume Ier de Craon, surnommé le grand.

Il s'attacha au duc d'Anjou, qui marchait en 1384 à la conquête de royaume de Naples. Ce prince n'avait pu retenir la multitude de guerriers qui suivaient sa fortune, qu'en épuisant son immense trésor formé des dépouilles de la France. Il dépêcha vers son épouse Craon, qui en reçut des sommes considérables, et qui, au lieu de les porter au duc d'Anjou, les dépensa follement à Venise, dans le jeu et la débauche, tandis que l'armée française était assiégée par la famine et par les maladies.

L'infidélité de Craon mit le comble aux malheurs du duc d'Anjou, qui mourut de chagrin. Telle fut l'issue d'une expédition que de longs désastres suivirent, et lorsque chefs et soldats revenaient d'Italie, un bâton à la main et demandant l'aumône, le sire de Craon osait reparaître à la cour avec un train magnifique. Le duc de Berry voyant entrer au conseil, s'écria, transporté de fureur : Ah ! faux traître, mauvais et déloyal, tu es cause de la mort de mon frère. Prenez-le, et que justice en soit faite. Mais personne ne s'avança pour exécuter cet ordre, et Craon se hâta de disparaître.

Son crédit et ses richesses le sauvèrent. Il avait su gagner la faveur de Louis, depuis duc d'Orléans, frère de Charles VI. Fort de cet appui, il reparut à la cour et la remplit d'intrigues. Il entretenait de secrètes intelligences avec Jean IV, duc de Bretagne, son parent, et cherchait à perdre le connétable de Clisson, sans avoir contre lui d'autre sujet de haine que sa réputation et son autorité.

Tout à coup, Craon fut chassé de la cour (1391), sans qu'on daignât même lui faire connaître la cause de sa disgrâce. C'était Louis, frère du roi, qui avait demandé l'exil de ce dangereux confident, pour le punir d'avoir révélé à Valentine de Milan, son épouse, une liaison galante qu'il entretenait avec une autre dame. Craon se retira en Bretagne. Le duc, qui haïssait le connétable, le représenta comme ayant seul provoqué le malheur de Craon. Celui-ci le crut, et jura de se venger.

Tandis que la cour n'était occupée que de fêtes et de plaisirs, il fit introduire secrètement dans Paris des armes et une troupe d'aventuriers qui lui étaient dévoués. Il pénétra lui-même mystérieusement dans cette ville, et le 14 juin 1392, lorsque le connétable revenait à une heure après minuit de l'Hôtel Saint-Pol, où le roi tenait sa cour, le sire de Craon et sa troupe à cheval l'attendirent dans la rue Culture-Sainte-Catherine, se mêlèrent parmi ses gens, et éteignirent les flambeaux qu'ils portaient. Clisson crut d'abord que c'était une plaisanterie du duc d'Orléans ; mais Craon ne le laissa pas longtemps dans cette erreur, et lui cria d'une voix terrible : «A mort, à mort Clisson, cy vous faut mourir. - Qui es-tu, dit le connectable? -Je suis Pierre de Craon, vostre ennemi. Vous m'avez tant de fois courroucé, que cy le vous faut amender. »

Clisson n'avait avec lui que huit de ses gens qui n'étaient point armés et qui se dispersèrent. portait sous son habit une cotte de mailles, et se défendait en héros, quand un grand coup d'épée, le précipitant de son cheval, le fit tomber contre la porte d'un boulanger qui n'était point tout à fait close et que sa chute acheva d'ouvrir. Craon le voyant sans connaissance et baigné dans son sang, le crut mort, et, sans mettre pied à terre, ne songea plus qu'à se sauver.

Le prévôt de Paris fut mandé sur-le-champ par le roi, et reçut ordre de le poursuivre, ainsi que ses complices. Craon arriva à Chartres à huit heures du matin. Vingt chevaux l'attendaient, et il gagna son château de Sablé. Cependant un de ses écuyers et un de ses pages furent arrêtés, décapités aux halles et pendus au gibet. Le concierge de l'hôtel de Craon eut la tête tranchée pour n'avoir pas dénoncé l'arrivée de son maître à Paris, et un chanoine de Chartres, chez qui Craon avait logé, fut privé de ses bénéfices, et condamné à une prison perpétuelle. Tous les biens de Craon furent confisqués, son hôtel particulier fut rasé, son château de Porchefontaine détruit "rez de pied et rez terre" et l'emplacement donné à la paroisse Saint-Jean, pour être converti en cimetière, La rue qui bordait l'hôtel, et qui portait le nom de Craon, prit celui des Mauvais Garçons. Craon ne se croyant pas en sûreté dans sa forteresse de Sablé, se retira auprès du duc de Bretagne, qui lui dit : « Vous êtes un chétif, quand vous n'avez pu occire un homme duquel votis estiés au dessus. Vous avez fait deux fautes, la première de l'avoir attaqué ; la seconde, de l'avoir manqué. » - « C'est bien diabolique chose, répartit Craon, je crois que tous les dyables d'enfer, à qui il est, l'ont gardé et délivré des mains de moy et de mes gens, car il y eut sur lui lancé et gecté plus de' soixante coups d'espée et de cousteaux ; et quand il chut de son cheval, en bonne vérité je cuydois qu'il fut mort ».

Charles VI, animé par le connétable et par ses partisans, résolut de porter la guerre en Bretagne, parce que le duc refusait de lui livrer Craon, et protestait ne savoir ni vouloir rien savoir du lieu où il était caché. Le rendez-vous de l'armée royale fut donné au Mans. On sait que, traversant une forêt voisine, Charles VI tomba en démence. Les ducs de Berry et de Bourgogne prirent les rênes du gouvernement, et ce dernier commença par se déclarer contre Clisson il fit même signer au roi l'ordre de l'arrêter ; le duc de Bretagne lui déclare la guerre, et Pierre de Craon, qui s'était échappé de sa prison de Barcelone, commanda les troupes qui marchèrent contre lui.

La même année Clisson signa une suspension d'armes avec le duc, et s'exprima en ces termes : « Voulons que toutes voyes da faits cessent, excepté envers ce mauvais Pierre de Craon, etc. » Craon traîna pendant quelques années une vie errante, pour dérober sa tête à là sévérité des lois. Il était secrètement protégé par les ducs de Bourgogne et de Bretagne qui le méprisaient. Craignant les suites de son crime, il se mit sous la sauvegarde de Richard II, roi d'Angleterre, rendit hommage à ce monarque qui lui assigna une pension, et obtint sa grâce en 1396.

Alors, il reparut à la cour ; mais désormais à l'abri des poursuites pour l'assassinat du connétable, il ne put être garanti de celles que faisait la reine de Sicile, pour obtenu la restitution des sommes qu'elle lui avait confiées pendant l'expédition de Naples, et le parlement de Paris le condamna au paiement de 4 00,000 livres. Craon fut arrêté et conduit à la tour du Louvre, mais il y resta peu de temps ; et, par l'intervention de la reine d'Angleterre et de la duchesse de Bourgogne, cette affaire fut terminée par un accommodement. Les malheurs de Craon l'avaient fait rentrer en lui-même.

En quelques moines ayant été condamnés à mort, comme sorciers et convaincus d'avoir jeté un sort sur Charles VI, le sire de Craon obtint qu'il serait accordé des confesseurs aux criminels condamnés, ce qui n'avait point lieu auparavant. Craon faisait alors une pénitence volontaire de ses crimes. Il fit élever auprès du gibet de Paris une croix de pierre avec ses armes. C'était au pied de cette croix que se confessaient les criminels avant leur exécution.

Craon légua aux cordeliers une somme d'argent en les chargeant à perpétuité de cette œuvre de miséricorde. Les historiens de France et de Bretagne ne font point connaître l'époque de la mort de Craon. Son fils Antoine de Craon périt à la bataille d'Azincourt en 1415.