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NON, JE NE SUIS PAS TRISTE, MON FRERE (français / anglais)

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NON, JE NE SUIS PAS TRISTE, MON FRERE

A mon frère Michel

« Τω̃ν καρπω̃ν ὴ μέρα θὰ’ρθεϊ »

(« Il viendra le jour des fruits »)

         Olga Votsi

 

Une voix chante, debout, dans la nuit,
Ardente, légère, pénétrante !
Les feuilles rouges, remplies de soleil,
Se détachent des arbres,
Scintillent, tournoient, nagent
Dans l’aquarelle taciturne de l’air.

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

Légère comme un duvet de pâquerette est l’ombre
Et  pleine de petites graines d’amour,
Grenade mystique, s’offre aux lèvres,
Comme un don céleste, la mémoire !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

J’ai laissé grande ouverte la maison :
Astres et murmures,
Capucines et lauriers-roses
Tombent dans cette infinie quiétude !
Elle attend ta venue, la calme harmonie
De ton âme couleur de miel et de chaleur,
Ton haleine d’enfant, la clarté verte de tes yeux
Qui ne veut pas cesser de descendre
Sur mes tempes !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

Notre ample maison, notre royaume ancestral,
A l’odeur incantatoire des vieilles armoires
Parfumées aux herbes odorantes, à l’ambre
Et aux voluptueux coings jaunes !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

Viens cette nuit à moi, escalade
Le silence arachnéen de l’antique escalier,
Fais battre contre l’or de mes veines,
Vagues lumineuses, embruns exaltés,
Les rires immarcescibles, les cris candides
De notre divine adolescence !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

Est-il vrai, comme le dit notre Orphée,
Que tu goûtes à présent aux délices
Du monde des ombres bienheureuses ?
Bois-tu la lumière sidérale d’Empédocle,
La lumière incorporelle
Des révolutions intelligibles des astres ?
Ecoutes-tu, voguant parmi les étoiles rutilantes,
La mélodie éternelle du fuseau des Moires
Qui traverse l’Univers de part en part !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère,

 

Laisse seulement un bref  instant
Mes larmes laver la poussière des années
Sur mon visage !
Laisse les vents étésiens
Peigner la neige de mes cheveux
Et faire venir, avant leur départ vers
Le cœur de l’Afrique,
Les dernières envolées des hirondelles
Protectrices des âmes pures !

 

Non, je ne suis pas triste,
Mon frère !

 

A Paris, ce lundi 18 septembre, jour anniversaire de la mort de mon frère bien-aimé
Michel.

 

J’avais totalement oublié ce jour tragique. Mais la nuit du 17 au 18, j’ai rêvé de toi,
mon frère ! Tu m’es apparu dans mon sommeil, vêtu d’une tunique blanche.
T’approchant de mon visage, tu m’as dit : « N’oublie pas d’arroser les fleurs » ! Et tu
as disparu ! Je me suis levé tout frissonnant ! Ta chaude voix résonnait encore en
moi ! Ma toilette terminée, j’ai ouvert l’ordinateur. J’ai regardé, comme j’ai l’habitude
de le faire, l’heure. Et soudain, au lieu de l’heure, j’ai vu la date : nous étions le lundi
18 septembre 2006 !

« Seigneur, m’écriai-je, doux Seigneur, Sainte Vierge, Mère de Dieu ! Mais c’est le
jour de la mort de mon frère ! » Et je fondis en larmes !

« Non, non, mon frère, répétai-je en sanglotant, je n’oublierai pas d’arroser les
fleurs » ! Mais quelles fleurs ? Quelles fleurs! Non, je ne suis pas triste à cette heure
où j’écris ce poème pour toi, ô mon frère !

Glose :

Olga Votsi (Le Pirée 1922) : poétesse grecque. Olga Votsi fait toutes ses études
secondaires à l’Ecole franco-hellénique « Sainte Jeanne d’Arc » du Pirée. Après son
baccalauréat, elle poursuit des études de lettres à l’Université d’Athènes et à l’Institut
français. Elle commence à écrire des vers dès l’âge de 18 ans. Mariée au professeur
Eleutéros Platis, elle prend le nom de plume de Votsi. Son mari, philosophe, ayant
obtenu une bourse de l’Université de Bonn, elle l’accompagne en Allemagne (1959
1962) où elle obtient un diplôme de littérature allemande. Revenue en Grèce, elle
obtient un poste d’enseignante à Chypre. Passionnée de musique, elle écoute Bach,
Brahms, Chopin, César Franck et Debussy. Voltsi aime et pratique la peinture. Sa
poésie est profondément mystique. Elle obtient plusieurs grands prix : Prix d’Etat de
Poésie (1971), Prix Lambros Porphyra (1987), Grand Prix d’Etat de littérature (1990).

Immarcescible (adj.) : du bas latin immarcescibilis, du verbe marcescere, « se
flétrir ». Qui ne peut se flétrir. Gloire immarcescible. L’antonyme en est :
marcescible.

Orphée (’́Ορφειος) : poète légendaire grec originaire de Thrace. Fils d’Oeagre,
roi de cette contrée, et de la Muse Calliope, Orphée est le plus grand poète de
l’Antiquité. Comblé de dons multiples par Apollon, il reçut en cadeau du dieu de la
musique et de la poésie une lyre à sept cordes à laquelle il ajouta, dit-on, deux
autres cordes en souvenir des neufs Muses, les soeurs de sa mère. Il tirait de cet
instrument des accents si émouvants et si mélodieux que les fleuves s'arrêtaient, les
roches le suivaient, les arbres cessaient de bruire. Il avait aussi la faculté
d'apprivoiser les bêtes féroces.

Les Argonautes se servirent de ses talents dans leur expédition. Par la douceur et la
beauté de sa voix, il sut calmer les flots agités, surpasser la séduction des Sirènes et
endormir le dragon de Colchide. Il voyagea en Egypte et s'initia aux mystères
d'Osiris, dont il devait s'inspirer en fondant les mystères orphiques d'Eleusis. Au
retour de l'expédition des Argonautes, il s'établit en Thrace où il épousa la nymphe
Eurydice. Un jour, le jeune femme, voulant échapper aux avances du berger Aristée,
s'enfuit et, piquée par un serpent, mourut aussitôt.

Fou de douleur, Orphée obtint de Zeus la permission d'aller la retrouver aux Enfers et
de la ramener sur Terre. Avec sa lyre, il calma le féroce Cerbère, apaisa un moment
les Furies et arracha sa femme à la mort, mais il ne devait pas la regarder avant
d'avoir atteint le monde des vivants. Au moment où il parvenait aux portes de l'Enfer,
il tourna la tête pour voir si Eurydice le suivait. Alors, elle s'évanouit à ses yeux et
pour toujours. Revenu en Thrace, Orphée voulut demeurer fidèle à son épouse disparue et dédaigna l'amour des femmes de son pays, qui dépitées, mirent le poète
en pièces. Sa tête jetée dans le fleuve Hèbre (auj. Maritza en Bulgarie) fut
recueillie à Lesbos. Maritza (Hébros) coule à une dizaine de kilomètres de ma ville
natale, Haskovo.

Sa lyre fut placée par Zeus parmi les constellations à la demande d'Apollon et des
Muses, qui, de leur côté, accordèrent une sépulture à ses membres épars aux pieds
de l'Olympe.

Empédocle – ’Εμπεδοκλής (vers 495 - vers 435 av. J.-C.) : célèbre philosophe
et poète d'Agrigente qui florissait vers l'an 444 av. J. C. Il reçut les leçons des
Pythagoriciens et excella à  la fois dans la philosophie, la poésie, la médecine et la
musique. Il avait composé sur la nature et les principes des choses un poème si beau
qu'on le lut publiquement aux Jeux Olympiques.

Les Siciliens, ses compatriotes, avaient une si haute idée de son génie qu'ils lui
supposaient le pouvoir d'enchaîner les vents et qu'ils l'avaient surnommé le magicien.
C'est ainsi que de nos jours, on s'est obstiné à supposer à plus d'un grand homme le
pouvoir de prédire le temps.

Suivant Aristote, Empédocle mourut à  soixante ans. On dit que, voulant cacher sa
mort et passer pour un dieu, il se précipita dans le cratère de l'Etna; mais que la
montagne, rejetant ses sandales, déjoua son projet en démasquant sa vanité. Il est
plutôt à croire qu'il périt, ainsi que Pline l’Ancien, victime de son zèle pour la science,
en observant une éruption du volcan. Selon d'autres, il quitta sa patrie après la prise
d'Agrigente par les Carthaginois (403 av. J.-C.), et alla mourir dans le Péloponnèse.

Empédocle ne s'était déclaré ouvertement pour aucune école, bien que par ses
doctrines il inclinât vers le pythagorisme. Il croyait à  la transmigration des âmes et
voyait des rapports mystérieux entre les corps et les nombres. Il entreprit le premier
d'élever à  la hauteur d'une théorie l'Amour qui unit et la Haine qui sépare en
transportant ces sentiments jusque dans la nature inanimée. Ces deux causes
primitives étaient pour lui des forces primordiales, lointains analogues de l'attraction
et de la répulsion des physiciens modernes. Ces forces agissaient sur la matière, elle
même formée selon Empédocle de quatre éléments: le feu ou Zeus, la terre ou Héra,
l'air ou Pluton, l'eau ou Nestis (« Et Nestis qui remplit de larmes les yeux des
hommes »
- vers d’Empédocle). Partant de ce principe, que le semblable ne peut être
connu que par le semblable, il composait l'Âme elle-même des 4 éléments. Il
admettait, comme Platon, un monde intelligible, type du monde sensible.

Moires - Μοϊραι (n.f. pl.) : divinités grecques du Destin identifiées avec les
Parques (Parcae) des Romains. A l’origine une abstraction, la moira, (« la part »)
de la vie pour chacun, a évolué en une Moira universelle. Plus tard, celle-ci fut
supplantée par trois Moires, filles de la Nuit ou de Zeus et de Thémis (selon
Hésiode), de Zeus et de Nécessité (selon Platon), fileuses qui disposent le fil de la vie
de chaque humain. Clotho tient la quenouille et file la destinée au moment de la
naissance, Lachésis tourne le fuseau et enroule le fil de l’existence,  Atropos coupe le fil et détermine la mort.   

Etésien (adj. m.) : du grec etêsioi (de etos,(’έτος) « année ») et, sous-entendu,
anemoi, (‘άνεμοι),
« (vents) périodiques, annuels ». Vents étésiens, vents du nord
qui souffle en Méditerranée orientale, chaque année pendant la canicule. Haskovo
(Хасково), notre ville natale, située à la frontière grecque, connaît ces vents.   

 

ENGLISH : 

No, My Brother, I'm Not Sad

 

i.m. my brother Michel

 

« Τω̃ν καρπω̃ν ὴ μέρα θὰ’ρθεϊ »

('The day of ripening will come')

       Olga Votsi

 

Someone is standing, singing in the night,
passionately, lightly, with an ache that penetrates the soul!
Autumn leaves, replete with sunlight,
unhook themselves from the branches
and fall sparkling, spinning, swimming
in the soundless watercolour of the air.

No, my brother,
I'm not sad!

The shadows are light as the down of a daisy
and full of tiny seeds of love,
while memory, like a mystical pomegranate,
like a gift from heaven,
offers itself to our lips.

No, my brother,
I'm not sad!

I've left the house wide open:
stars and murmurings,
nasturtiums and oleanders
fall into this infinite peace!
It's waiting for you to arrive, the quiet harmony
of your soul the colour of honey and summer days,
your child's breath, the intense green of your eyes
which falls inexorably
onto my face!

No, my brother,
I'm not sad!

Our vast house, our ancestral kingdom,
with the incantatory fragrance of old wardrobes,
scented with aromatic herbs, ambergris
and voluptuous yellow quinces!

No, my brother,
I'm not sad!

Come to me this night, climb
through the spidery silence of the ancient staircase,
make the luminous waves, the leaping sea spray,
the unwithering laughter, the candid cries
of our divine adolescence
beat against the gold of my veins!

No, my brother,
I'm not sad!

Is it true, as Orpheus says,
that now you're tasting the delights
of the world of blessed shadows?
Are you drinking in Empedocles' starlight,
the ethereal light
we cannot see though we understand how stars revolve?
Can you hear, sailing among the gleaming stars,
the eternal melody of the spindle of the Fates
which weaves itself into the universe through and through?

No, my brother,
I'm not sad!

But just for a brief moment
let my tears wash the dust of the years
from my face!
Let the Etesian winds
comb the snow of my hair
and let them bring, before they depart
for the heart of Africa,
the last surges of swallows
guardians of the pure in heart!

No, my brother,
I'm not sad!

translated from the French of Athanase Vantchev de Thracy by Norton Hodges
21.09.06.