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LES LETTRES PORTUGAISES (français)

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Les lettres portugaises 

« Ah ! qu'elles me coûtent cher, et que j'aurais été heureuse,

 si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé. »

            Guilleragues,

            Les lettres portugaises

 

I.

 

Oui, je tremperai mes paroles

Dans l’air devenu soudain si doux !

Comme la vérité rend libre

Celui qui a le courage de penser à contre-courant !

 

La brise descendue du ciel nocturne

Enivre de sa suavité tout mon corps !

 

Tous ces visages diaphanes

A la symétrie apaisée,

Au bord de l’effacement !

 

II.

 

Tous les atomes dansent

Jubilent et se transforment

En bréviaires étoilés,

En eau transparente, en or, en orangers !...  

 

Veulent-ils exprimer par leur mouvement

Les inépuisables,

Les innombrables facettes des êtres

En métamorphoses perpétuelles ?

 

Non, dans l’éternité des éternités

La mélodie du cœur

Ne cesse jamais.

 

III.

 

Chevalier, ne suis-je pas toujours

Le jardin printanier

Dans lequel ton regard désire se promener ?

L’eau calme des étangs

Où tes yeux ardents admirent les reflets du ciel ?

 

 Ce silence plein de roses, palpitant,

Ample, translucide, lumineux !

 

Comme les mots qui se taisent

Sont éloquents !

 

III.

 

Je dois accomplir mon voyage en Dieu,

Garder intacte l’alliance,

Tenir debout mon âme

En quête muette de perfection ! 

 

Mon âme, demeure taciturne de mon Dieu,

Pays où vont et viennent

Les voies mystiques de la grâce !

 

IV.

 

N’ai-je pas voulu avoir un cœur inimitable,

Être la face radieuse du Seigneur en toutes choses,

Me revêtir de son Nom ?

 

Que ferais-je de ces quelques faveurs éphémères,

D’une nuit de murmures, des ruisseaux de soupirs furtifs,

Des feux follets dansant entre les tiges des herbes folles ?

 

V.

 

Eloignez-vous de cette fenêtre si vous m’aimez,

Epargnez le frêle verger de mes nerfs,

Le poids des ombres, la voix changeante des saisons,

Les syllabes grelottées de la passion,

Les lamentations de la chorale fatiguée des secondes !

  

Non, je ne serai jamais captive des mots !

Je suis acte, acte je resterai !

 

Adieu, chevalier, allez,

Suivez le sentier scintillant de la lune

Sur la surface des étangs !

 

L’enfer,  c’est d’être

Séparée de Dieu !

 

Allez, il est tard !

 

Tout est derrière nous

Et nous n’avons plus le temps

Pour tourner nos faces

Vers le chagrin !

 

VI.

 

Je veux, le visage embué de lueur,

Garder purs les hauts desseins de mon cœur,

Mes lèvres enfiévrées par les fleurs limpides des prières,

Mes mains en suspension sur les textes ardues de l’humilité !

 

Je veux, comme les neuf hiérarchies d’anges,

Comme les vagues qui ne savent

Ni d’où elles viennent ni où elle vont,

Frémir en sentant courir dans mon sang

L’inexprimable fraîcheur de l’innocence !

 

Je veux remplir ma vie de vie,

Je veux ajouter de la lumière

A ma lumière !

        Athanase Vantchev de Thracy 

Paris, ce mercredi 10 septembre, Anno Domini MMVIII

Glose :

Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues (1628-1685) : journaliste, diplomate et écrivain français.

Guilleragues était premier président de la cour des aides de Bordeaux, lorsqu’il s’attacha au prince de Conti. Après avoir successivement rempli les fonctions de secrétaire des commandements de ce prince, puis celles de secrétaire de la chambre et du cabinet du roi, il fut nommé, en 1677, ambassadeur à la cour ottomane. Cette charge lui fut donnée, pour refaire sa fortune qui avait décliné, à la prière de Françoise de Maintenon, qu’il avait connue du vivant de Scaron, son ancien mari, et dont il fut toujours l’admirateur passionné.

En 1669,  Guilleragues publia les célèbres Lettres portugaises en les présentant comme la traduction de cinq lettres d’une religieuse portugaise à un officier français entrées en sa possession et dont l’« original portugais » s’était, disait-il, perdu. Leur description sincère et saisissante de la passion amoureuse et le fait qu’on les supposait authentiques créèrent, dès leur parution, une sensation dans le monde littéraire. Un nom d’officier circula vite dans les milieux mondains, celui du chevalier de Chamilly, qui s’était rendu au Portugal pour des raisons de service. Le nom de la nonne ne fut connu qu'au début du XIXe siècle : Mariana Alcoforada (1640-1723) qui vécut dans le sud du Portugal au monastère de Beja, où on montrait même la fenêtre où elle se serait entretenue avec l'officier français. Mais il fut définitivement établi vers 1950 que les lettres avaient bien été écrites par Guilleragues. Son esprit, sa politesse exquise et la délicatesse de son goût le faisaient rechercher de la cour et des meilleures sociétés. Le comte mourut à Constantinople.