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L’EPIGRAPHE AERIENNE DE HABBAZ BOUJMÂA (français)

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L’EPIGRAPHE AERIENNE DE HABBAZ BOUJMÂA

« Seul.

Comme la ville qui te suit de lon, fidèle.

Comme la poésie, fidèle, aux derniers instants de ta vie »

            Yorgos Markôpoulos

 

Dans ce fossé profond

Où viennent parfois jouer des enfants,

Tu dors, mon frère bien-aimé !

 

L’Ange de la Fin du jour

Déverse tous les soirs sur le sol où tu gis

Un bleu flacon empli de ses larmes.

 

Et,

Quand la haute nuit s’avance pieds nus

Sur l’herbe parfumé par ton sang,

Les grandes étoiles,

Divinement amoureuses

De ton innocence,

S’inclinent affligées

Vers la terre amazighe qui caresse ton corps

Etreint par les suaves racines

Des humbles, des frêles fleurs des champs.

 

Alors,

Alors Dieu lui-même,

Dieu dans sa céleste miséricorde

Approche de ta tombe,

Prends avec tendresse ton âme lumineuse,

La serre contre sa poitrine émue

Et la berce longtemps

Sur son cœur éploré !

 

Ô mots purs, mots d’amour

Qui lient ta mémoire, mon Habbaz,

Au vols perpétuel

Des galaxies !

 

Ô mots,

Faites que mon chant sincère

Inscrive en ce jour de juillet sur la page intime

De tous les hommes qui savent encore

Aimer, le nom

D’un saint cher

A l’insurmontable éternité !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 14 juillet 2008

Glose :

Habbaz Boujmâa ou Hebaz Boujemâa: célèbre linguiste marocain disparu sans trace en 1981, victime de son amour pour la langue amazighe (berbère). Amis, j’ignore la date de sa naissance.

Voilà ce qu’écrit de lui le journaliste amazighe Lhoussain Azergui :

« Boujemâa Hebaz a été kidnappé il y a de cela 24 ans. Sa famille porte toujours son deuil. Le sort de ce docteur en linguistique et militant de la première heure, demeure toujours inextricable. Ses ex-amis observent un silence de morts. Revenons sur cette affaire qui a tout d’un crime d’Etat.

Né en 1943 au village de Butazûlt (Warzazat) au Sud-Est de Tamazgha occidentale, Boujemâa Hebaz a été enlevé le 21 avril 1981 dans un appartement du quartier de l’Agdal au cœur de Rabat. Selon des témoignages recueillis l’année dernière, sa thèse, soutenue en 1979 à l’université René Descartes (Paris V) et qui portait sur la langue berbère, aurait dérangé des sécuritaires occupant de hauts lieux dans l’appareil de l’Etat marocain. Quelques-uns y campent toujours. Il a été radié de ses fonctions d’enseignant de linguistique générale à la Faculté des lettres de Rabat par Azzeddine Iraqi, ministre de l’éducation nationale de l’époque (ministre du parti de l’Istiqlal, un parti arabo-baâthiste). Sa thèse aurait été perçue comme étant une atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat.

Le sort de Hebaz aurait été scellé dans les locaux des services secrets qui le surveillaient en France. Il sera encouragé à regagner son pays par un membre de sa famille, agent des services secrets qui avait pour mission d’infiltrer les milieux estudiantins marocains en France et de traquer les étudiants les plus actifs.

Début juillet 1981, trois mois après son enlèvement, Boujemâa a été amené à l’hôpital Avicenne de Rabat dans un état déplorable. Un infirmier, exerçant à l’époque dans cet hôpital et ayant gardé l’anonymat, nous a affirmé l’avoir reconnu. Il a, lui même, administré des soins médicaux à son ancien ami. Son témoignage est accablant : "Boujemâa a été sauvagement torturé et certains de ses os cassés. C’était affreux !". Depuis, c’est un silence radio qui prévaut sur ce crime. L’affaire Hebaz a été étouffée médiatiquement et politiquement. Aucune organisation politique marocaine, même celles des"droits humains", n’a pu adopter l’affaire de Boujemâa, ni défendre son dossier, même si différents rapports d’Amnesty International parlent de son cas. La cause : leur racisme notoire et primitif et leur peur de faire de lui une icône du combat pour l’identité berbère à Tamazgha occidentale. Même ses ex-"amis de lutte" observent un silence on ne peut plus complice.

Membre fondateur de la première "association berbère" ( !) au Maroc (AMREC) en 1967, ce jeune happé à la fleur de l’âge a été un militant fervent et révolutionnaire. Ses idées avant-gardistes dérangeaient ses amis, berbères de service (ils le sont toujours). Boujemâa s’est senti même trahi par eux. Il l’a exprimé à maintes reprises dans des discussions qu’il a eues avec ses amis intimes. Hebaz a consacré sa courte existence pour essayer de donner vie à une belle langue mal aimée, interdite et maintenue durant des décennies sous respiration artificielle. Ses ex-collègues ont troqué leur silence contre des postes de responsabilité, des privilèges et des biens. Quelques-uns, siégeant à la tanière des berbères de service (IRCAM) et dans différentes administrations de la monarchie marocaine, ont même mené une campagne pour le salir. Ils ne cessent de répéter "Hebbaz souffrait de la démence !".

La seule personne qui s’est battue pour la vérité vit, pour sa part, à Warzazat dans un dénuement total. Il s’appelle Abdellatif, éternelle ombre de Boujemâa et son meilleur ami. Il avait vu ses ravisseurs. Il est le témoin principal dans cette affaire. Depuis 1983, ce diplômé en sciences politiques et en journalisme refuse de plier au silence. Il est traqué, menacé et condamné à l’errance.

Interdit d’exercer toute fonction publique pour abandon d’un poste qu’il n’a jamais occupé, il reste fidèle à la mémoire de Boujemâa qui l’a marqué à jamais. Il est toujours en chômage. Ceux qui l’emploient sont menacés de toute part.

Un ancien proverbe kabyle dit : "la vérité est semblable à un bouchon de liège, il finit toujours par monter".

Aujourd’hui, il appartient à tous les épris de justice, aux militants de la cause amazighe, de faire en sorte que la vérité se sache à propos de Boujemâa Hebaz... »

Yorgos Markôpoulos (né en 1951) : un des plus bouleversants poètes contemporains grecs.