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MON VILLAGE AMAZIGHE (français)

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MON VILLAGE AMAZIGHE

A Mimoun El Walid

« Ayh’a x yinni ittum a dcar inu »

("Honte à ceux qui ont oublié mon patelin”)

            Mimoun El Walid

 

Non, je n’ai pas oublié notre pauvre patelin,

Ni les martyres qui meurent pour vivre avec l’éternité,

 

Ni les saints qui se dissolvent dans nos larmes pour devenir lumière,

Ni la chevelure dorée de notre souriante rivière

Où scintillent, plus rapide que l’éclair, les tribus joviales des poissons.

 

Non, je n’ai pas oublié notre pays immortel qui sent le géranium et le jasmin

Ni la grâce perpétuelle du sourire de mes amis !

 

Non, je n’ai pas oublié ma mère qui changeait

Les heures lourdes de peine en poèmes,

Les nécessiteuses années de mon enfance en cantiques,

Ni la suave sueur de mon père revenant exténué des champs,

Une fleur des prés à son oreille !

 

Je porte dans ma gorge ardente les minces ruisseaux de tant de chagrin,

Le vert, le bleu territoire inviolable de mon patelin

Avec ses frontières cicatrisées qui se marient si bien

Avec le vol fiévreux des fauvettes.

 

Non, je n’ai pas oublié les buissons de cactus ni le vent froid

Qui déchire sa tunique argentée à leurs rieuses épines.

 

Frère, mon frère, comme la tienne,

Ma tristesse va jusqu’aux arbres en fleurs

Et revient s’asseoir au seuil de ma maison abandonnée,

Là, où la main du jour laborieux ramasse les mots de mes ancêtres,

Grains de bonté et d’amour dissimulés sous les ruines de ma maison.

 

Non, je n’ai pas oublié les oiseaux fidèles à mon village,

Qui épellent, en poussant des cris mélancoliques,

Les noms abandonnées de mes morts endormis en Dieu.

 

Non, je n’ai pas oublié l’été solennel en habits d’or

Qui dépêchait sous les vétustes toitures des bâtisses les hirondelles,

Ses joyeuses messagères de joie, ses pages ruisselant de chaleur !

 

Non, je n’ai pas oublié Idir, le vieux, le clément, l’amène berger,

Pâtre assuré des brebis, gardien fidèle de ma langue amazighe,

Ma langue éternelle, belle comme une jeune mariée au visage rayonnant,
Douce comme le roucoulement amoureux d’un concile de colombes !

 

Non, je n’ai pas oublié les vastes mots d’amour de mes grand’mères

Ni l’antique sagesse de mes grand’pères assis à l’ombre frissonnante des platanes !

Je porte, cousues dans ma veste de tous les jours,

Les paroles de miel, les sourires de primevères

De mes tantes et oncles, de mes cousines et cousins !

 

Non, je n’ai pas oublié le temps abondant des moissons

Ni le peigne des étoiles dans mes boucles auburn d’enfant sage

Ni les voix vibrantes des jeunes filles de mon village,

Joyeuses envolées de tourterelles chantant autour du puits de mon village !

 

Non, je n’ai pas oublié les mâts blancs des sommets de mon Rif

Voyageant d’éternité en éternité

Ni les prairies bruissant d’herbe grasse et de marguerites

Où venaient poser leur mélodieuse fatigue les merles musiciens.

 

Frère, mon frère aimé, comme la tienne,

Ma pensée peut boire toute l’eau fraîche des fleuves et des lacs,

Toute la profondeur scripturaire de Dieu,

Toute la splendeur vertigineuse des Anges,

Mais jamais, au grand jamais,

Elle ne saura étancher ma soif de mon village !

 

Comme toi, frère de mon âme,

Que je me lève, ou que je me couche,

Que je pleure, ou que je ris,

Que je vis de larmes, ou que je me meurs d’affliction,

Je porterai, sculptés en lettres amazighes dans ma chair,

Tes mots magiques, frère, tes mots sacrés :

 

« Moi, je ne pourrais jamais oublié mon patelin

Quant à moi, je mourrai pour mon patelin. »

 

            Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, le 3 novembre 2008

Mon jeune ami et poète, Andich Chahid, a eu l’amabilité de m’envoyer les paroles d’une chanson de Mimoun El Walid. J’ai été littéralement ensorcelé par le texte. J’y ai tout de suite reconnu la voix d’un grand poète. Pendant des jours et des jours, j’ai porté les mots de cette magnifique chanson dans mon cœur. Et j’ai décidé d’écrire, par amour pour mon ami Ali Khaddaoui, par tendresse pour Andich et tous mes amis amazighs, par pure admiration pour Mimoun Et Walid, cet extraordinaire chantre de la Tamazgha, ce poème,  écho de sa célèbre chanson Honte à ceux qui ont oublié mon patelin.

Glose :

Mimoun El Walid (né en 1959) : Mimoun est sans le moindre doute l’artiste le plus accompli et le plus aimé que le Rif marocain ait engendré.  Né à Aït Sidel, petit village situé non loin de Nador, dans une famille de condition modeste, il commence à s'initier tout jeune à la musique. Il apprend à jouer de la tamjja (flûte) et découvre progressivement l’inouïe richesse du patrimoine musical amazighe. Habité par les mélodies de son pays, Mimoun se met à chanter et à défendre, dès les premières années de ses études de philosophie à l'Université de Fès, en tamazight, sa langue maternelle, la cause des oubliés, des opprimés, des laissés-pour-compte. En 1980, il sort son premier album Ajjaj (Le tonnerre) dont le succès est foudroyant, ce qui lui vaut des démêlées avec le pouvoir qui s’évertue à ignorer le passé amazighe du Maroc. Pour ceux qui ne le savent pas, la population marocaine est à 95% berbère. Après une traversée du désert, Mimoun revient au devant de la scène en 1986 avec Ametluâ (Le vagabond) et, dix ans plus tard, avec Tayyut (La brume). Après un long chemin oscillant entre exil et retour au pays natal, il finit par s’établir en Belgique où il devient le poète et le chanteur adulé de la communauté amazighe. Les jeunes générations des Imazighen (Berbères) du Maroc lui gardent une immense admiration et l’appellent affectueusement le « Roi du Rif ».

Les mots en italique appartiennent au poème de Mimoun El Walid.