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LE SCELLEMENT DU DESTIN DES ÂMES (français)

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LE SCELLEMENT DU DESTIN DES ÂMES 

A Alfred Edward Housman

«  Parole de la vierge Lachésis, fille de Nécessité. Âmes éphémères, voici le commencement d’un nouveau cycle qui pour une race mortelle sera porteur de mort. Ce n’est pas un démon qui vous tirera au sort, mais c’est vous qui choisirez un démon… La responsabilité appartient à celui qui choisit. Le dieu, quant à lui, n’est pas responsable. »

            Platon, La République, 617e 

I.

 

Reste ici, serré contre mon cœur, mon Ami,

Sous l’ocre écume des élégiaques rosiers

Où vont et viennent les essaims d’or

Des abeilles.

 

Ecoute, mon Ami, la tête posée

Sur ma poitrine palpitante, immobile, hiératique,

La marche mélancolique des démons

Que, diligente, Lachésis assigne à chaque âme !

 

Esprits insaisissables, souffles imperceptibles,

Ce sont eux, mon Ami,

Qui conduisent les âmes perplexes auprès de Clotho

Qui scelle leur destin !

 

Ce sont eux qui les guident

Aux pieds d’Atropos afin qu’elle rende irréversible

Les existences qu’elles viennent de choisir

Librement !

 

C’est, enfin, l’orphique Anankè qui donne

Une résonance divine

A leur voix hésitante.

Puis ayant traversé les plaines solitaires des Enfers

Elles trempent leurs lèvres gercées

Dans les flots fatidiques de la Source de l’Oubli

Pour effacer, avant de naître au monde,

Les lettres d’or du savoir éternel

Imprimées sur les tablettes transparente

De leur mémoire impérissable!

 

Les voici, mon Ami, les déesses sans âge,

Ceinturées de rubans ruisselants,

Des bandelettes d’azur dans la pourpre noire

De leurs chevelures astrales,

Flottant dans les sphères célestes,

Vêtues de robes rehaussées d’émeraudes,

Portant des couronnes de violettes sur leur tête.

Elles font flamboyer les voiles de l’air

Et ensemencent de leurs regards

Le sein indigo des vents !

 

II.

 

Et c’est la vie dans les feuilles des trembles,

Le chant étincelant dans les minces miroirs

Des calices des fleurs !

Et c’est le cosmos tout entier

Qui tremble et délie les cimes des montagnes

Sous la respiration calme

Des divinités !

 

III.

 

Ô grammaire, ô langue, ô syllabes,

Nos seuls ponts à présent vers la vie toute puissante!

Un murmure de brins d’herbe, un cri de mésange,

Un parfum de muguet sont nos guides

Vers l’âme du Verbe !

 

Pour sacraliser les rites du temps court

Dans le temps long,

Pour vivre l’été dans la claire plénitude de son essence,

Pour refaire l’alliance avec les livres célestes,

Il nous faut, mon Ami, l’intime audace

Du vermillon des pivoines,

La somptueuse densité du ressouvenir,

Les suaves coulées de la cire des cierges

Sous les embrassements de la flamme,

La divine longévité de la grâce !

 

IV.

 

Résister à l’altération lente, à la fugace brièveté,

A l’adultération des mots,

En couvrant nos faces

Du voile radieux des poèmes !

 

V.

 

Non, nous ne devons pas nous affaisser, mon Ami,

Nous ne devons pas subir

Les alluvions crépusculaires du langage !

Comme l’océan, nous devons mouvoir

La vie dans les abysses de la vie !

Apprendre, grandir, marcher,

Toucher l’ocre farine de l’été,

Caresser le visage sillonné de la terre,

Nous habituer à sa chair liliale,

A la germinale étreinte

De sa maternelle chaleur !

 

Et comme les cordes de la lyre

Devenir, écoutant les rouges-gorges

Tisser leurs nids dans les genévriers,

Cette musique initiale

Qui est la substance de chaque être,

Le nombre d’or de chaque corps !

 

VI.

 

Oui, il y a, mon Ami, un espace parmi les larmes

Pour que le jour puisse reprendre son souffle,

Pour que le cœur puisse poser ses lèvres pures

Sur le diamant des mots justes !

 

VII.

 

Sourions, laissons nos cœurs prendre une part heureuse

A l’œuvre des divines filandières !

Disons ce que nous avons à dire à propos de la bonté.

Elevons nos souvenirs indéclinables

Jusqu’au fulgurant éclat du matin !

 

C’est ainsi que l’âme d’Orphée a choisi de revivre en cygne

Et l’être égaré de Thamyris a recouvert la vie d’un rossignol.

 

VIII.

 

Tesselle précieuse après tesselle précieuse,

Composons l’aérienne mosaïque de nos existences

Selon la simplicité immortelle du principe ionien,

Selon la douce rigueur des lois mycéniennes !

 

Comme les arbres qui s’adonnent au sommeil

En s’appuyant sur l’ivoire de l’air,

Laissons ouvertes nos blessures

Afin qu’en nous pénètre la haute excellence,

Afin que la volonté des dieux immortels

Prenne la place de l’élan dans nos mains !

 

IX.

 

Il suffit, ô mon Ami,

Qu’un instant l’amour,

Guidé par les doigts de la brise, s’agite

Sous les lianes du lierre

Pour que tout chemin nous paraisse nouveau,

Pour que le sourire de l’aube à peine réveillée

Soit pour nos cœurs une page vierge à remplir !

 

X.

 

Ô toi, Aphrodite Anadyomène,

Déesse du Ciel sortant nue de l’étreinte bleue des flots,

Toi, déesse des baisers,

Remplis, nous te prions, remplis d’euphorie

La gorge frissonnante des alouettes,

Les tiges de roses rouges le sang,

Règne en nous, Déesse Nymphe,

Aime-nous et fais briller en nos strophes

Les arcs-en-ciel de la Pensée révélatrice

D’être !

 

XI.

 

Remplissons de clarté et de fleurs les temples déserts,

Rendons la joie aux autels abandonnés

Où vit encore l’immortalité première !

Faisons couler sur l’eau blanche du marbre

L’écume azurée soulevée par l’ancre de nos tendresses!

 

Honorons les Déesses Invincibles,

Présentons-leur des offrandes généreuses de miel et de lys,

Ornons leurs statues endormies dans les replis du silence

De rameaux fraîchement cueillis d’oliviers bleus,

De branches nouvellement nées de lauriers-roses.

 

XII.

 

Tard, il est tard déjà, mon Ami !

La nuit soulève sa tunique au-dessus de ses lèvres

Pour nous révéler ce peu de monde qui nous est accordé !

 

Habillons nos esprits de l’humilité des jacinthes,

Laissons les dieux sculpter avec le doux burin

De leur amour indéchiffrable nos pensées 

Et repousser les frontières de nos larmes!

 

La table est mise !

Les hirondelles ont couché le soleil

Sous leurs ailes chaudes !

Humons avec les modestes laboureurs

L’odeur solennelle du pain chaud,

Remercions la faucille du faucheur

De tendre à nous bouches émerveillées

Les bons fruits des leur sueur !

 


            Athanase Vantchev de Thracy

Glose :

Lachésis, Clotho, Atropos (les trois Moires - Μοϊραι) : divinités grecques du Destin, identifiées avec les Parques des Romains. Elles sont la personnification du sort de chacun, du lot qui lui échoit dans ce monde. A l’origine, chaque humain a sa moira, ce qui signifie sa part (de vie, de bonheur, de malheur, etc.).  Les Moires sont les filles de Nyx (Νύξ), Déesse de la Nuit Primordiale et de Zeus (Ζεύς). En tant que symbole lunaire, les trois Moires correspondent aux trois phases de la Lune, aux trois saisons de l’année (printemps, été et hiver) ainsi qu’aux trois stades de la vie humaine. Lachésis (Λάχεσις), de lachôn (λαχόν), « choix », préside au choix du destin. Clotho (Κλωθώ) est celle qui file, qui tisse la destinée. Son filage ne peut être défait (επικλωσθέντα). Atropos (’Άτροπος) est la Moire qui coupe le fil de la vie, qui marque le non-retour (’αμετάστροφα).

En tant que Tisseuses des destinées, les trois Déesses tissent le fil de la tapisserie de nos vies. Ce sont elles qui décident de la longueur de nos existences. Clotho étire le fil de la vie, qu’elle tend ensuite à Lachésis. Celle-ci le mesure et assigne une Destinée à chacun. Atropos, l’Inévitable, la Moire qui ne peut être détournée de sa tâche, coupe le fil de toute vie au moment de la mort. La destinée est irrévocable et ne peut être altérée. La longueur de la vie et le temps de la mort sont une part du motif tissé par les Moires. Même Zeus, le Dieu Suprême du Ciel, ne peut rien contre leur décret.

Les Déesses de la Destinée sont une trinité plus vieille que le temps. À Athènes, l’archaïque Grande Déesse de l’amour Aphrodite était appelée « la plus ancienne des Moires ». Aphrodite Urania était la Déesse Nymphe à qui l’on sacrifiait, dans les temps anciens, au solstice d’été, le Roi sacré. Des hymnes funéraires grecs par lesquels on abandonnait le mort aux soins d’Aphrodite, sont connus sous le nom de Moirologhia (Invocation aux Destinés).

La fonction des Destinés étaient de voir à ce que l’ordre naturel des choses soit respecté. Elles siégeaient dans les assemblées des Dieux et possédaient le don de la prophétie. Elles étaient grandement honorées en Grèce et en Italie avec des offrandes de fleurs et de miel, parfois quelques agnelles leur étaient sacrifiées. À Rome et à Sparte, elles avaient des temples et des autels. Les couleurs des Destinées sont le blanc, le rouge et le noir.

Chez les Scandinaves c’était les Nornes (Urd, Verdandi et Skuld) qui filaient la Destinée ; chez les Anglo-saxons la déesse de la Destinée se nommait Wyrd et chez les Celtes,  Morrigan. La Déesse celtique Morrigan (Ana, Babd et Macha) est connue sous le nom de Dame Mort ou de Fée Morgane (Fata Morgana, Morgan Le Fey).

Anankè (’Ανάγκη) ou Nécessité : la Nécessité, personnification de l’obligation absolue et de la force contraignante des arrêts du destin, est une divinité « savante » (inventé par les savants). En Grèce, elle figure seulement sous le nom d’Anankè, dans la théologie orphique, où, avec sa fille Adrastéia, elle est nourrice du petit Zeus. Elle-même est fille de Cronos, ainsi que Justice (Dicé – Δίκη). Elle a pour enfants Aether, Chaos et l’Erèbe. La Nécessité intervient dans les constructions cosmogoniques et métaphysiques des philosophes. Dans la République de Platon, Anankè est la mère des Moires. Peu à peu, et surtout dans l’esprit populaire, Anankè devient une divinité de la mort, la Nécessité de mourir. Mais chez les poètes, les tragiques notamment, elle demeure l’incarnation de la force suprême, à laquelle doivent obéir même les dieux. A Rome, Anankè devient Necessitas, allégorie poétique qui ne semble pas avoir eu d’existence propre en dehors d’allusions purement littéraires.

Alfred Edward Housman (Fockburry 1859 – Cambridge 1936) : érudit et poète britannique. Il étudia à la King Edward's School, à Bromsgrove, et au St John's College, à Oxford, mais il échoua aux derniers examens, ce qu'il considéra comme une grande humiliation. De 1882 à 1892, il travailla à l'office des brevets à Londres, consacrant son temps libre à des études classiques pour acquérir une réputation d'érudit et ainsi retrouver sa fierté. Il écrivit également de la poésie pendant cette période, mais ce sont ses excellents articles sur les classiques qui lui valurent d'être nommé professeur de latin à l'University College de Londres en 1892. Il y resta jusqu'en 1911.

D'un abord sec et austère, Alfred Housman étonna ses étudiants et collègues lors de la publication de son premier recueil de poèmes, A Shropshire Lad, en 1896. Le ton romantique contrastait avec sa sévérité apparente.

En 1911, Housman devint professeur de latin à Cambridge, où sa réputation continua de croître. Il écrivit davantage de poèmes dans la veine de A Shropshire Lad, publiés dans ses Last Poems en 1922. Il mourut en 1936 à Cambridge, mais ses cendres furent rapportées dans le Shropshire et enterrées près de la porte nord de l'église St Laurence à Ludlow, sous une plaque portant ses propres vers :

Goodnight ; ensured release,
Imperishable peace,
Have these for yours.