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LE MONASTÈRE SAINT-JÉRÔME (français)

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 LE MONASTÈRE SAINT-JÉRÔME  

A Joan Rois de Corella 

« - ¡Oh fortuna monstruosa! Ab variables diverses cares, sens repòs, sempre movent la tua inquieta roda, contra los miserables grecs has poderosament mostrat lo pus alt grau de la tua iniqua força! Envejosa dels animosos e enemiga als flacs, no desdenyes vençre, e dels forts destruïts triümfar te delita !

(" Oh, monstrueuse fortune, aux visages terribles et changeants, qui encore et encore fait tourner ta roue, sans repos, contre les misérables Grecs; tu as montré avec force le degré le plus haut de ta puissance inique, jalouse des braves et ennemie des faibles! Tu ne dédaignes pas vaincre, et tu te délectes de triompher des forts que tu détruis ! »)

            Joanot Martorell

Mais qu’est-ce donc qui, parfois, nous pousse
Vers les lieux sacrés, là où la vie bourdonne à mi-voix,
Là où l’on peut deviner notre obscur avenir
Dans l’envol extatique d’une flèche vers les cieux ?

Nous y allons, le cœur scintillant d’espoir,
L’esprit plein d’une exactitude mystique,
Accompagné de cette solitude inconditionnelle et parfaite.
Et brusquement, surpris par tant de splendeur taciturne,
Nous soufflons sur le temps
Qui s’immobilise sur nos lèvres.

Et nous avançons dans la pénombre,
Inentamables et aériens, touchant des yeux
Le génie puissant et délié de cette beauté invincible,
Cette splendeur où nous lisons
L’héritage des êtres épris de Dieu
A visages renversés.

Êtres divins, êtres qui avez scellé
De votre sang précieux chaque pierre !
Murs, colonnes, tours, objets ciselés
Par des mains où court la sève perpétuelle de l’amour,
Âmes étrangères à toute pensée captieuse,
Âmes qui s’agenouillent
Devant l’icône de chaque crépuscule !

Et ce pavement accueillant
Fait de faïence de Valence,
Livre  immobile qui déploie
La richesse royale de ses couleurs
Dans les cahiers des saisons qui vont et viennent
Et nous guide vers l’essentiel, le pur, l’innommable,
Ces dalles d’un scintillement bleuté chargées de songes fous,
Habituées aux plus secrets tressaillements du corps,
Aux plus délicates ramures du sang
Rempli de mots !

Et nous nous arrêtons,
En proie à un égarement vertigineux
Devant la Sainte Cène, tombant à genoux
Devant l’éclat éblouissant
De cette Vierge de la Bonne Santé
Et nos cœurs tremblent et chantent
En prenant part  à l’univers
Devenu soudain compréhensible et chaud
Comme l’or des oranges de Vernissa.

Et nos âmes ne sont plus que gaîté et rire,
Des baisers parfumés de douceur
Et toute l’entrée vers Dieu est libre
Et toute muette notre ombre
Frissonne à côté de la grande lumière !

Dehors, les feuilles des arbres frémissent
Où l’ouïe émerveillée puise foi, vaillance,
Hardiesse accrue, joie éthérée, espérance !

Comme nous est chère alors la vie,
Comme il nous est admirablement proche
Le cristallin soir voguant
Sur les minuscules barques des nénuphars du jardin !

Et bientôt cette main délicate
De la haute nuit étoilée de Gandie
Qui se pose sur nos cils
Et rend plus tendres nos rêves
De bonté !

            Athanase Vantchev de Thracy

A Paris, ce vendredi 27 octobre, Anno Domini MMVI 

Glose :

Le Monastère Saint-Jérôme de Cotalba (Sant Jeroni de Cotalba en valencien) : ce monastère, fondé en 1388, est situé à 8 km de Gandie, dans la verte vallée de Vernissa, tout près du village de Ròtova sur la route départementale 320, en direction d’Albaida, en face du château de Palma. Propriété privée des comtes de Trénor qui l’acquirent en 1843, lors du désamortissement (expropriation des terrains et biens) de l’Eglise, il porte le nom de saint Jérôme (vers 347-420), traducteur en latin de la Bible Vulgate (du latin vulgata, « vulgaire au sens commun), l’unique version authentique autorisée par l’Eglise catholique. L’origine de l’ordre de Saint-Jérôme se situe au XIIIe-XIVe siècle à Calcis (Espagne). Un groupe d’ermites vivait dans cette localité en imitant la vie du saint Jérôme. C’est en 1373 que le pape Grégoire XI, par bulle spéciale, autorisa la création de l’Ordre de Saint-Jérôme. Le premier monastère de ce nom fut fondé à Javea sur des terres offertes aux religieux, en 1375, par le duc de Gandie et marquis de Denia, Alphonse d’Aragon. En 1387, les moines furent enlevés par des pirates. Le duc dut payer une importante rançon pour les libérer. Alphonse d’Aragon acheta alors aux musulmans des terrains  à Cotalba (du valencien cot, « pierre » et alba, « blanche »).  Pendant les siècles suivants, le monastère jouit de la haute protection de la noblesse de Gandie et plus spécialement des libéralités des Borgia (duc de Gandie) et de la duchesse de Gandie Maria Enriquez. On peut y admirer le magnifique porche, la Tour maure, la Tour majeure et la Tour du prieur, la superbe église gothique, le cloître dont l’architecture, gothique mudéjare (de l’arabe mudaggan, « autorisé à demeurer », se dit des musulmans demeurés en Castille après la reconquête chrétienne) comportant des réminiscences de la mosquée de Cordoue,  est un exemple unique dans toute l’Espagne, l’impressionnante fontaine, la salle capitulaire où est aménagée de nos jours la magnifique chapelle de la Vierge de la Bonne Santé avec une réplique de la statue Mère de Dieu, l’original se trouvant dans l’église du village de Ròtova, le moulin à l’huile,  le jardin romantique aménagé par Nicolas Forestier au début du XXe siècle à la demande de la famille Trénor, l’aqueduc, ouvrage admirable, long de 5 km, qui amène les eaux limpides de Batlamala jusqu’au monastère, la fresque représentant la Sainte Cène du grand peintre valencien, le père Francisco Nicolas Borràs (1530-1610), mort à Gandie,  disciple du brillant représentant de la peinture de l’école valencienne Juan de Juanes (1510-1579), auteur également du retable de l’église qui se trouve à présent à Valence.  Jean-Claude Nicolas Forestier (1861-1930) : architecte, paysagiste et urbaniste, qui, à l'instar de ses travaux sur les Promenades de la ville de Paris, a réalisé aussi des jardins privés en Espagne, Maroc, Lisbonne et des plans d'embellissement à Buenos Aires et La Havane.

Joan Roís de Corella  (1433/1443-1497) : poète et écrivain de la Province de Valence. Né à Gandie (Gandia), il vécut à Valence. Sa vie et son œuvre sont fortement influencés par les transformations de la société qui se sont produites au XVe siècle, appelé le Siècle d’Or catalan, à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance. Fils aîné d'un chevalier noble, Joan Roís de Corella embrassa la carrière ecclésiastique. Il eut deux enfants avec Isabel Martínez de Vera, mais il ne semble pas qu'ils aient convolés en justes noces, vu qu'il devint prêtre. Il eut également des rapports amoureux avec trois autres dames. Cette vie agitée nous fait comprendre que sa profession religieuse n'était pas le fruit d'une vocation, mais le désir de fuir toute activité politique et militaire. Il maintint des relations littéraires avec les écrivains de l'aristocratie valencienne de la seconde moitié du XVe siècle, entre autres Joanot Martorell (1415-1468), Bernat Fenollar (1440-1516) et le prince Charles d’Aragon ou de Viane (1421-1461),  duc de Gandie et héritier de la couronne d’Aragon, prince de Viane et roi légitime sous le nom de Charles IV de Navarre, fils du roi Jean II d’Aragon, lui-même fils de Ferdinand Ier, roi d’Aragon, et de la reine Blanche Ière de Navarre (1425-1441), de la Maison capétienne d’Evreux.

Ses livres, écrits en vers et en prose, furent très appréciés dans la Valence de l'époque, et fort imitée par d'autres auteurs. On pense qu'il aurait pu intervenir d'un façon ou d'une autre dans la rédaction de Tirant le Blanc, tant sont nombreux les emprunts à ses œuvres qui apparaissent dans le roman de Joanot Martorell.

Joanot Martorell (1415-1468) : chevalier noble, auteur valencien du célèbre roman Tirant Le Blanc, écrivit en langue valencienne que le romancier appela lui-même « valencien vernaculaire ». C’est en 1490 que parut, à Valence, son brillant roman. Étrange naissance d’un livre que son auteur, mort en 1468, ne vit publié, et qu’il dut mettre en gage pour cent réaux auprès d’un certain Marti Joan de Galba. Ce dernier, vingt-cinq ans après, fit apposer par l’imprimeur son nom sur l’ouvrage, aux côtés de celui de Martorell. On en déduisit que Galba était intervenu sur le manuscrit mais l’hypothèse, qu’elle soit vraie ou fausse, n’a que peu d’incidence sur le fond de la question.

Tirant le Blanc est non seulement le chef-d’œuvre incontesté du Siècle d’or de la littérature catalane, mais encore une création romanesque capitale dans l’histoire de la littérature universelle. Cervantès (1547-1616) le premier le qualifia de « meilleur livre du monde » et ce fut Mario Vargas Llosa (né en 1936) qui, dans trois essais réunis sous le titre de En selle avec Tirant le Blanc (éd. Gallimard, 1996), en révéla magistralement toute l’envergure. Italo Calvino (1923-1985) ne manqua pas de lui consacrer quelques pages dans Pourquoi faut-il lire les classiques ?

Captieux, captieuse (adj.) : du latin captiosus, lui-même de captio, « action de prendre possession d’une chose », « tromperie, duperie », « piège ». Nihil captionis habere – ne comporter aucun piège. Trompeur : raisonnement captieux. O societatem captiosam et indignam – ô la fourberie, l’indignité de cette association (Cicéron, Pro Q Roscio comoedo, 29).

Architecture mudéjare : architecture qui se développa en Espagne à partir du XIIIe siècle dans les régions reconquises par les chrétiens, et où se manifeste l'influence des techniques et des formes de l'art islamique. L'architecture mudéjare. Le style mudéjar ou, substantif, le mudéjar.