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LA POESIE RUSSE (français / anglais)

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                                       Saint Jean

LA POESIE RUSSE

       (ode)

« Claire nuit, ombres lumineuses »

        F. I. Tioutchev (1803-1873)

 

Enfant, de ta musique céleste, ô poésie du Nord,
Ma tendre mère a bercé mes jours et mes nuits
Où, grandes et innocentes, les étoiles vertigineuses,
Amies des âmes, des eaux et du sommeil,
Brillaient à même mon corps illuminé !

 

Ô  voyage du coeur d’éternité en pure éternité !
Indéchiffrable union des oiseaux avec la lumière !

 

Tu habillais, ô poésie splendide,
Mes mains fragiles de tourbillons de neige,
De hautes congères allant vers l’Est
Avec la gravité des libres envolées d’oies sauvages,
De feuilles de frêles bouleaux aussi sensibles aux baisers des brises
Qu’une âme divine l’est au murmure des anges,
Tu recouvrais mon cœur de steppes ondoyant sous les averses du temps,
De perce-neige à la blancheur attique, de mûres, de menthes et de lilas,
De pivoines cramoisies, de roses légères et de lupins en fleur.

 

Nommer ces choses m’unit avec leur âme !
Un océan où la présence de Dieu se précipite,
Audace sublime que je dois remplir de mes baisers!
Dois-je souffrir dans tout ce que, ô âme,
J’ai de bon et pur pour être digne ?
Ô poésie du Nord, tu as dilaté mon cœur,
Tu l’as fait aux vastes dimensions de l’amour parfait !

 

Tu entrais, ô poésie limpide, dans les allées de mes pensées
Avec le soir courant comme un berger de fleuve en fleuve,
De pâturage en pâturage, le cœur fait d’or, de chants et de myrtilles !
Tu remplissais ma chair d’adolescent de ta chaleur subtile,
Mes mains de strophes plus claires que la clarté de l’aube,
De sentiments plus purs que la pureté de l’air !
Frissons d’émotion qu’emportaient sur leurs ailes de braise
Les lucioles clairvoyantes.

 

Mûrs étaient les blés sous tes caresses, et fraîche la terre amie
Quand,  poésie divine, tu posais tes lèvres sur ma tête.
Comme dans chaque poème dort sans cesse le feu !
Comme ma vie est tendrement possible puisqu’elle cohabite avec le mot !

 

Ô vous, âmes de la musique des mots, âmes au bout de tous mes gestes,
Je vous aime, ô âmes, et ne laisserai jamais le temps se fatiguer ni s’assoupir,
Je garderai ma haute fidélité aux doux visages venant de l’avenir !

 

Tu révélais, ô chant enfiévré du peuple russe,
Tu révélais à mon inquiétude
La face sublime du Christ, mon Dieu et mon Seigneur aimant,
Les grêles grelots de ses divines paroles, ce goût d’essence
Que seule procure la flavescente image de la bonté
Flottant au fond des yeux des êtres fait d’amour et d’espoir.
Ô Christ mien, Christ vers qui s’incline et court le temps tout entier !

 

Tu m’as montré la route vers les cieux,
Tu m’as appris l’art séraphique de savoir aimer les jours sans lumière,
Les heures privées de toute miséricorde,
Le deuil des livres, les autels blessés,
Les prières assassinées et le silence des justes,
Le chant des grains dans l’ombre de la terre !
Ô chant, moissonneur des profondeurs !

 

Ô poésie du Nord, ciel toujours mouvant, manades de chevaux de feu,
Musique perpétuelle et dense et vraie
Comme les entrailles d’une mer toujours fertile,
Comme les tempêtes féroces, les routes rapides et les forêts tremblantes,
Les lacs de lin et les cieux sans ombre !

 

Voix, voix, ô liliales voix, lumière sublime créée de lumière,
Une onction qui instruit de tout,
Venez voix stigmatisées par Dieu
Et insérez vos chants de plénitude
Dans mes pupilles, dans mon amour, dans l’heure
Des cris amers et dans mon âme ouverte
A la caresse des trembles, à l’or des primevères :

 

Pouchkine des grâces et Lermontov des lys,
Koltsov des steppes et Tioutchev plein d’extase,
Le tendre Blok du Christ et Mandelstam des phrases
Où saigne le temps et ressuscitent les roses,
Akhmatova des plaies, Essenine de Russie,
Muguet d’aurore parmi mes larmes d’enfant,
Et Khlebnikov des songes blottis au fond des mots,
Balmont vertigineux, Tsvetaieva des griffes !....
Ivanov le Mage lascif des érudits,
Pasternak des pins, des fraises et des choucas,
Et toi, mon ange exquis, Vladimir Maïakovski,
Héraut de l’Espérance et Livre Infini !

 

Vous, âmes de lumière et témoins des Cieux,
Voix d’extrême douceur qui firent de ma voix
La nef suave qui vogue vers l’incendie
De la Voie Lactée et du Visage de Dieu !

 
Tu es à présent, ô libre poésie, ce calme divin à nul autre pareil
Qui suavement remplit mon sang fleuri
De sons, de larmes, de joie et de fruits,
De mots d’or pur, de visions, de stances,  
De paraboles profondes et lourdes de transparence,
Vibrantes, fécondes et claires comme l’arbre du silence
Liant mon cœur aux lèvres de l’azur !

 

                        Athanase Vantchev de Thracy

Poème écrit à la demande d’Alain Santacreu. Sans son insistance et sans ses infatigables
encouragements, je n’aurais peut-être jamais pu mener à bonne fin cette périlleuse entreprise.

Février, Anno Domini MMV

Glose :

Fedor Ivanovith Tioutchev ou Tiouttchev (1803-1873) : Tioutchev est l’un des plus grands
poètes russes. Appartenant à une très ancienne famille aristocratique, son premier contact
avec la poésie est la poésie grecque et latine. En 1817, il entre dans le cercle des poètes fondés
par le professeur Alekseï Fedorovitch Merzlyakov. En 1819, il est étudiant à la faculté des
lettres de l’Université de Moscou. En 1822, âgé de 19 ans, Tioutchev entre au Ministère des
Affaires étrangères. Il poursuivra une carrière de diplomate et vivra plus de 22 ans en dehors
de Russie. En 1826, le poète épouse une aristocrate allemande, Mademoiselle Botner. Grâce à
elle, il fait la connaissance de Heine, Schelling et autres romantiques allemands. Tioutchev
tombe dans le charme de l’idéalisme de Schelling. En 1833, il publie le plus célèbre de ses
poèmes, Silentium. En 1850, il tombe profondément amoureux d’une aristocrate russe
appauvrie, Elena Aleksandrovna Denissova, qui meurt en 1864. Tioutchev s’éteint le 27 juin
1873 après une longue et pénible maladie.  

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837) : poète des poètes, tué au duel par le baron
français Edmond d’Anthès. 

Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841) : le plus sombre génie poétique russe, tué au
duel par son ami, le commandant Martynov.

Alekseï Vassilievitch Koltsov (1809-1842) : poète autodidacte, mort de tuberculose.

Aleksandr Aleksandrovitch Blok (1880-1921) : le plus aristocratique des poètes russes.
Déçu par la Révolution, il se laissa mourir de désespoir.

Ossip Emilievitch Mandelstam (1891-1938) : le poète-martyr, jeté dans les bras de la mort
dans un camp de Sibérie.

Anna Andreïevna Gorenko, dite Anna Akhmatova (1886-1966) : âme tragique, âme de
tous les exils.

Sergueï Aleksandrovitch Essenine ou Iessenine (1895-1925) : le plus russe de tous les
poètes russes, mort suicidé.

Viktor Vladimirovitch Khlebnikov (1885-1922) : le Prince du langage, mort de faim.

Konstantine Dmitrievitch Balmont (1867-1942) : âme profonde, mystique  et rêveuse, mort
exilé en France.

Marina Ivanovna Tsvetaïeva (1892-1941) : la plus révoltée des poètes russes, morte
suicidée en Russie, après avoir vécu longtemps à Paris.

Viacheslav Ivanovitch Ivanov (1866-1901) : le plus profond, le plus mystique et le plus
savants des poètes acméistes, mort à Rome après un long séjour à Paris.

Boris Leonidovitvh Pasternak (1890-1960) : le brillant traducteur de Verlaine, de Goethe et
de Shakespeare, protégé de Staline malgré son désaccord avec la poésie soviétique officielle.
Prix Nobel de littérature (1958).

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1893-1930) : chantre de la Révolution russe,  mort
suicidé. Le plus navrant des poètes russes.

Tous ces poètes, à l’exception de Koltsov, parlaient couramment le français, et avaient une
connaissance étonnante de la littérature française.

 

ENGLISH :

Ode To Russian Poetry

'Clear night, bright shadows.'

       F.I. Tutchev (1803-1873)

I was the child of your celestial music, O poetry of the North;
day and night my loving mother rocked my cradle
where, large and innocent, the dizzying stars,
friends of souls, waters and sleep,
illuminated me where I lay. 

O journey of the heart from eternity to pure eternity!
Birds ineffably joined with light!

O glorious poetry, you clothed
my fragile hands with swirling snow,
great drifts of snow going east,
solemn as wild geese flying free,
with leaves of delicate silver birch as sensitive to the kisses of the breeze
as a divine soul to the murmurs of angels;
you covered my heart with the time-showered ripples of the steppes,
with snowdrops of an Attic whiteness, with blackberry, mint and lilac,
with crimson peonies, light floating roses, flowering lupines.

Naming things makes me one with their souls!
An ocean into which the presence of God hurls itself,
a sublime daring that I have to fill with kisses!
O my soul, must everything good and pure in me
causes me suffering so I can be worthy?
O poetry of the North, you made my heart burst
until it reached the vast dimensions of perfect love!

You entered, O crystal clear poetry, into the avenues of my thoughts
as night came running like a shepherd over rivers,
over pastures, with a heart of gold, of song, of blueberries!
You filled my adolescent flesh with your subtle warmth,
my hands with verses brighter than the bright dawn,
with feelings purer than the purity of the air!
I shivered with emotion carried on the fiery wings
of clear-sighted fireflies.

Ripe was the wheat under your caress, and fresh the friendly earth
when, O divine poetry, your lips touched my head!
How fire sleeps endlessly in every poem!
How my tender life is possible only because I live with words!

O you, souls of the music of words, souls at the end of all my gestures,
I love you, O souls, and I will never let time grow tired and fall asleep
but will keep my mission of faith to the gentle faces of the future!

 

O feverish song of the Russian people,
you revealed, revealed to my anxiety
the sublime face of Christ, my God and loving Lord,
the shrill bells of his divine words, that essence
tasted only by those creatures of love and hope with
the golden-yellow image of goodness floating deep in their eyes.
O Christ of mine, Christ to whom all time bows and runs!

You showed me the way to heaven,
you taught me the seraphic art of knowing how to love even the days without light,
the hours devoid of mercy,
the much-mourned books, the wounded altars,
the murdered priests and the silence of the just,
the singing of seeds in the shadows of the earth!
O song, harvester of the depths!

O poetry of the North, skies for ever moving, herds of horses on fire,
perpetual music weighty and true
like the entrails of an always fertile sea,
like fierce storms, fast roads and trembling forests,
lakes of linen and skies without shadow!

Voices, voices, O lily voices, sublime light made of light,
an unction that teaches us the whole;
come voices marked with God's stigmata
and put your songs of plenitude
into my eyes, into my love, into the hour
of bitter cries, into my soul open
to the caresses of aspens, to the gold of primroses:

Pushkin of the graces and Lermontov of the lilies,
Koltsov of the steppes and Tutchev full of ecstasy,
tender Blok lover of Christ and Mandelstam the maker of phrases
where time bleeds and resurrects the roses ,
Akhmatova of the wounds, Yessenin of Russia,
dawn lily-of-the-valley among my childish tears,
and Khlebnikov whose dreams curled at the feet of words,
Balmont's vertigo, Tsvetayeva's claws!...
Ivanov the lascivious Magus of the learned,
Pasternak of the pines, the strawberries, the jackdaws,
and you, my exquisite angel, Vladimir Mayakovsky,
Herald of Hope and the Book of Infinity!

You, souls of light and witnesses of the Heavens,
voices of great gentleness that made my voice
the sweet ship sailing into the fires
of the Milky Way and the Face of God!

 

Now, O poetry of freedom, you have become this peerless holy silence
that sweetly fills my blood, blossoming
with sounds, tears, joy and fruit,
with words of pure gold, visions, stanzas,
parables deeply and heavily transparent,
vibrant, fertile and bright as the tree of silence
that binds my heart to the lips of the sky!

 

Translated into French of Athanase Vantchev de Thracy by Norton Hodges

10th May 2005

 

 

 

 

           

Mis à jour ( Vendredi, 16 Juillet 2010 11:43 )