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JOUR MUTIQUE (français)

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JOUR MUTIQUE

« Il n’est rien de plus effrayant que l’ignorance agissante »

            Goethe (1749- 1832),
            Maximen und Reflexionen

C’est dimanche, mon cher Akis,
Et tout est calme ici  et là,
Au-dedans et au-dehors,
Calme comme une âme
Assassinée,
Silencieux

Comme un cimetière spolié !

Tous dorment, ô mon Akis,
Barricadés dans leur misérable inanité,
Gnostiques et gnosimaques
D’une férocité inouïe !

Ils dorment, ô mon Akis,
Et leur chair est pleine « d’efficacité symbolique »,
Telle la pomme malade, rongée par

La cupidité des vers !

Alors que simple et pure,
La divine théologie sacramentaire
De nos pères nous a révélé, ô mon Akis,
Que toute la lumière de l’Univers est cachée
Dans un seul battement amoureux
De notre cœur.

Ah, mon Akis,
Comme il est plein de mort
Tout le ténébreux savoir
Des triomphateurs insatiables
De pouvoir et avides de mensonges !


Lugubre connaissance du néant
Courant derrière
Son ombre ombilicale!

Comme tout est égal au regard du hasard !

 

Ah, cher Akis, je suis fatigué des violences

Syntagmatiques du lexique,

Des sombres paradigmes du rien :

Pas une virgule dans leur texte ne frémit d’amour,

Pas un mot n’attendrit la bouche et les lèvres !

 

Une caresse de style, ô mon Akis,

Une douceur d’intonation vibrante de chaleur

Et la lumière tombe différemment

Sur nos âmes assoiffées d’aube et d’herbes libres,

De fleurs parfumées et d’espoir clair,

De rosée, de ruisseaux, d’abeilles

Et de sentiers qui mènent vers les cimes,

De chants purs enfin !

 

Qu’il est bon, ô mon Akis, de rêver

De mains transparentes

Et de regards bleus

Débordant de suavité !

 

Comment peuvent-ils entendre

Le ruissellement de l’âme

Les morts qui croient à la mort ?

 

C’est dimanche, ô mon Akis,

Je colle mon visage contre la vitre froide

Et tremble en pensant à la puissance destructrice

De l’anneau de Gygès enfilé à leurs doigts !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, le 9 janvier 2005

 

J’ai écrit ce poème après avoir lu l’émouvant message de mon ami Anastase (Akis) Crassas.

Glose :

Mutique (adj.) : du latin mutus, « muet ». Qui refuse de parler.

Gnose (n.f.) : du grec gnosis, « connaissance », et plus tard « science », « sagesse » (se trouve
avec ce sens dans le Nouveau Testament. Doctrine des Gnostiques : éclectisme théosophique
prétendant à concilier toutes les religions et à en expliquer le sens profond par le moyen d’une
connaissance ésotérique et parfaite des choses divines, communicable par tradition et par
initiation. L’enseignement des différents groupes gnostiques n’était pas uniforme : leurs
dogmes communs sont seulement 1. l’émanation ; 2. la chute ; 3. la rédemption ; 4. la
médiation exercée entre Dieu et l’homme par un grand nombre de « puissances » ou d’
« éon » (aiônes). Ces êtres forment une hiérarchie d’esprits descendant du principe suprême,
qui est conçu comme l’Un des néo-platoniciens, tandis que le Dieu créateur de la Genèse et
le Christ sont considérés comme des « puissances » inférieures et subordonnées à lui.
Cette doctrine emprunte beaucoup à la Cabale. On voit le piège que tend aux chrétiens cette
doctrine pernicieuse qui inspire les gourous du New Age (Le Nouvel Age) et tant de
journalistes dans les médias qui mènent une lutte acharnée, une lutte bien orchestrée contre le
christianisme. La Gnose des Gnostiques n’est en aucun sens une connaissance au sens
biblique, elle en est même tout le contraire. La gnose est un savoir prétendument salvifique
sur Dieu. La mystique chrétienne est dialogue, elle est interpersonnelle (la personne de
l’Homme en face de la personne de son Dieu). La connaissance chrétienne implique toujours
une intimité personnelle avec la personne de Dieu. La Vérité chrétienne n’est pas une chose
vague, diluée, une poursuite vaine de quelque chose d’indéfini où il n’y a pas
d’aboutissement. La Vérité pour les chrétiens est suréminemment existentielle, puisque c’est
une personne
, Jésus Christ.

Gnosimaque (n.m.) : du verbe grec gnosimacheô, « combattre sa propre opinion », c’est-à
dire « revenir sur une opinion, changer d’avis, se rétracter ». Le gnosimaque est tantôt ami,
tantôt ennemi de la gnose, de la connaissance.

Efficacité symbolique : théorie élaborée par Claude Lévi-Strauss qui porte sur les symboles
d’une civilisation qui sont son essence profonde. « Un symbole – écrit Jules Lemaitre (Les
contemporains,
IV, 70) – est une comparaison dont on ne nous donne que le second terme, un
système de métaphores suivies ». Le sumbolon grec est le signe de reconnaissance, formé par
les deux moitiés d’un objet brisé qu’on rapproche. Ce terme se charge plus tard d’autres
significations : signe quelconque, jeton, cachet, insigne, mot d’ordre, etc.

Syntagmatique (adj. et n.f.) : du mot grec suntagma, « syntaxe ». Groupe de morphèmes ou
de mots qui se suivent avec un sens. La syntagmatique dans la grammaire générative
consiste à récrire une catégorie linguistique sous la forme d’une structure formelle (arbre)
rendant compte de ses constituants. La syntagmatique est l’étude des syntagmes.

L’anneau de Gygès : l’histoire de l’anneau de Gygès le Lydien fait partie du discours initial
de Glaucon au livre II de la République de Platon (Politeia en grec ancien). Voici le récit que
nous propose l’excellente traduction de Bernard Suzanne : « Il (Gygès) était berger au service
du roi de Lydie d’alors ; or, au cours d’un violent orage accompagné d’un séisme, la terre se
fendit en quelque sorte et une ouverture béante apparut près de l’endroit où il faisait paître
ses troupeaux. Voyant cela et s’émerveillant, il descendit et la fable raconte qu’il vit alors,
parmi bien d’autres merveilles, un cheval d’airain, creux, avec des ouvertures, à travers
lesquelles, en se penchant, il vit qu’il y avait à l’intérieur un cadavre, qui paraissait plus
grand que celui d’un homme, et qui ne portait rien d’autre que, à la main, un anneau d’or,
qu’il retira en sortant. Lorsque arriva le jour de l’assemblée habituelle des bergers, en vue
d’aller faire au roi le rapport mensuel sur l’état des troupeaux, il y vint aussi, portant cet
anneau. Lors donc qu’il était assis au milieu des autres, il lui arriva par hasard de tourner le
chaton de la bague vers lui à l’intérieur de sa main, ce qu’ayant fait, il devint invisible à ceux
qui était assis avec lui, et ils parlaient de lui comme s’il était parti. Et lui de s’émerveiller et,
manipulant à nouveau à tâtons l’anneau, il tourna le chaton  vers l’extérieur et, en le
tournant, redevint visible. En réfléchissant à tout cela, il refit l’expérience avec l’anneau pour
voir s’il avait bien ce pouvoir et en arriva à la conclusion qu’en tournant le chaton vers
l’intérieur, il devenait invisible, vers l’extérieur, visible. Ayant perçu cela, il fit aussitôt en
sorte de devenir l’un des messagers auprès du roi et, sitôt arrivé, ayant séduit sa femme, il
s’appliqua avec elle à tuer le roi et prit ainsi le pouvoir. »
(République, 359 e ; 360 a ; 360 b).
C’est, d’après Bernard Suzanne,  l’anneau de la culture qui lie entre elles les générations
successives, l’un des multiple anneau de cette chaîne qui, selon Socrate (voir Ion, 533 d, ssq
et 535 e – 536 a), transmet l’esprit qui a inspiré les poètes, ces pères fondateurs de la
civilisation grecque. Gygès, devenu pilleur de sépulture, dérobe l’anneau au cadavre et le
passe à son doigt, usurpant le pouvoir qu’il contient. Privé de vrai savoir, il deviendra un
despote sanguinaire, réduisant ses congénères en esclavage.