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IL ME VIENT CE SOIR (français)

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              David de Michel-Ange

 

IL ME VIENT CE SOIR

A Uksel Miurvedov 

I.

 

Il me vient ce soir, mon Ami, je ne sais pourquoi,

Pareille à une parole infante,

Une solitude toute jeune, toute neuve,

Une tristesse inconnue, caresse douloureuse,

Venue de la vieille campagne

Où tours et herbes sauvages se disputent

Les grelottantes faveurs du crépuscule.

 

Là, près des étangs recouverts de roseaux denses,

A l’eau géométrique, eaux figée en figure abstraite,

En absolu véridique,

Impossible de représenter en signes la palpable réalité.

 

La roue infatigable de ma pensée

Excessive, lointaine, fait tourner

Les mots trempés dans le silence paisible

De l’arrière-saison.

Arbres qui s’amenuisent

En jetant vers le ciel sans limites leur mystique silhouette

Temps des horloges

Qui s’aiguise jusqu’à saisir le moindre murmure

De l’invisible.

 

II.

 

Est-ce même cet autre même,

La mélopée d’un astre aussi solitaire que cet instant,

Qui s’infuse avec une infinie légèreté

Dans le sang immobile, la chair à demi-endormi,

La peau enchevêtrée dans le bruissement

Des rameaux, des feuilles, des fruits ?

 

Ah, toute cette subtile joie de la gracieuse solitude,

L’heure où le monde, divisé en parts,

Devient, dès qu’il touche le langage, un monde a part,

Une étendue éclaboussée des fleuves !

 

Réussirais-je à coucher dans mon cœur

Cette effroyable vastitude d’eau et de terre,

Cette immensité qui  fonde mon désir

D’aimer toute chose vivante ou morte ?

Comment accueillir cette poésie

Qui fait vivre l’unité originelle des êtres,

Qui érige, sans s’en douter,

Les superbes châteaux d’une vie intérieure

Qui décroît et s’enfle selon les sonorités des mots,

Suivant les battements spontanés et naïfs

D’un cœur qui porte en lui, comme un don céleste,

La ferveur d’aimer et d’admirer.

 

III.

 

Dans les filets de mes nerfs, géographie subtile,

Empire d’étonnements, se sont prises

Toutes les figures dansantes, chantantes,

Scintillantes et énigmatique du langage !

 

La distance absolue,

L’absolu proche,

L’eau voilière !

 

C’est l’orgie des vaisseaux diaphane de la lumière,

Le délire radial des êtres nocturnes,

Des choses vraies dans leur pure irréalité

Qui peuple jardin, maison, rivière, maison,

Chambres  à coucher emplie d’ancienne tiédeur.

 

Cette vie visiblement invisible m’appelle !

 

IV.

  

Elles sont là, hôtes inattendues,

Les tribus mortes des millénaires,

Elles palpitent dans la sève des arbres

Qui frappent à la porte de l’horizon,

S’avancent, s’approchent, en quête d’une limite,

D’un œil bienveillant, d’un sourire évident,

D’un amour qui connaît l’unité, l’intimité, le bonheur

Et qui peut encore ressusciter, ne fût-ce qu’un instant

La musique de leur origine,

La voix qui a forgé leur voix,

L’amour qui est cause et source de leur amour !  

 

V.

 

Les âmes simples comme la mienne,

Reconnaissables par chaque brin d’herbe,

Par la couleur bleue ou verte

Que l’air fait vibrer dans les prunelles,

Par le ligne de faîte des montagnes

Qui se perd dans la profondeur de la lumière !

 

VI.

 

Je m’éveille aux dialogues des fleurs,

Au  concile théologique des oiseaux,

Aux ingénus bavardages du jardin maritime !

 

J’ai l’amour pour toutes ces choses,

L’amour blanc comme un pétale de marguerite,

Le cœur qui se dresse, s’avance, jubile à l’approche de l’eau,

Comme se réjouit l’esprit au toucher

De la pure, de l’intense, de la superbe Idée de Platon.

Cette pureté qui fonde le monde et fait

Que le poème est un savoir immédiat

Et pareil à un lambeau du vent amoureux de l’errance !

 

VII.

 

Eau qui déferle,

La tristesse devenue navire

Qui cingle sous la surveillance des alizées,

Lame des voix qui vient

S’ébattre dans les flaques irisées

Des amandiers couverts de fleurs.

 

Comme il est suave

Cet assentiment spontané, cet acquiescement immédiat

De l’air aux fluides parfumes de champs

Encore humide d’une pluie voyageuse,

A la continuité intime et profonde du chant !

 

La poésie, plus large que moi-même,

Plus haute que la verticale, la vertigineuse

Splendeur des cieux !

 

Elle, avec des baisers transparent pour oreiller,

Elle, qui sait si bien carguer les voiles des mots

Contre les vergues du vers et les mâts du rythme !

 

Poésie mienne qui aime si tendrement

Les écoutilles du pont qui mènent

Aux racines de l’entendement,

Qui éprouve une si vive passion à baptiser

Les coins du monde, un si indomptable élan

A baliser les routes de l’âme.

 

VIII.

 

Poésie, amoureuse des vents de grands larges,

De l’amertume des fracas des tempêtes,

Des saveurs beurrées des accalmies,

De toute mort voluptueuse, de toute vie somptueuse,

Des agrès des rayons qui courent d’astre en astre,

D’admiration en admiration !

 

Amarres mystérieuses des racines succulentes,

Bannières divines où chaque cœur

Dépose la graphe solaire de son appartenance !

 

Rêves qui tourmentent de leurs ténues escortes

Les limes du sommeil,

Qui amincissent le courage

Des hautes hunes du sang,

Menuets raffinés au milieu

De tant de brouhaha du corps,

Flamboyantes convulsions de la chair insurgée

Contre les lois coercitives des ouragans !

 

IX.

 

Ce mysticisme des choses de l’amour

Ancré en moi comme un navire impérial

Dans les eaux des tropiques !

 

Un lieu de mots épiphaniques,

Un monde où voguent, dans ordre rigoureux et précis

Tous les idéogrammes des caresses,

Un carrefour de flux sonores, venus des abysses de l’alphabet :

Excitation sur excitation,

Marées sur marée d’enfièvrement

D’échauffaisons et d’embrasement ! 

 

Et que dire des yeux énucléés des vieux mots,

De leur chair qui brûlent au rouge,

Des doigts du savoir d’où coule

Une sensation de chaleur amoureuse

Ou des ruisseaux

De rage, de courroux, de fureur !

 

X.

 

Poésie, toi qui sais accueillir sur tes terres flottantes

La rage furibonde des fauves,

Sentir tout le long de ta moelle à la nitescence mauve

Les orgies aériennes des éperviers, des faucons et des aigles,

Les hurlements macabres des loups étrangleurs

Ou s’altérer au chant  sautillant d’un merle amoureux !

 

Ô Poésie, mon merle matinal à moi,

Toi mon unité originelle et définitive,

Toi qui as donné tout ton amour sans limites à mon âme d’enfant,

Toi qui m’as fait chant foisonnant d’herbes,  de fleur, de buissons,

D’arbres, de rameau et de nids,

D’étoiles qui se lèvent, de terres qui nourrissent les semences,

De marais où s’ébattent les grenouilles joyeuses,

D’océans qui portent sur leur face les navires !  

 

Toi qui as enseigné à mes doigts

De ne choisir sur les cordes de la harpe

Que les sons de la vérité pure du feu

Et la lumière  vivante

Qui lient les prunelles exaltés des icônes

Au libre déploiement de Dieu de la miséricorde !

 

Il me vient ce soir, mon Ami, je ne sais pourquoi,

Pareille à une parole infante,

Une solitude toute jeune, toute neuve…

 

      Athanase Vantchev de Thracy

 

Haskovo, l’été 2008

Je dédie ce poème à mon ami, le sculpteur  Uksel Miurvedov