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HERMIONÈ GRAMMATIKÈ (français)

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          Portrait de Fayoum (Rgypte)

 

HERMIONÈ GRAMMATIKÈ

   (portrait de Fayoum) 

A Jean-Christophe Bailly

« Je m’étendrai davantage sur ce qui concerne l’Egypte,

 parce qu’elle renferme plus de merveilles que nul autre pays »

            Hérodote

            Histoires

 

« Entendre parler de l’Egypte est, pour les auditeurs grecs,

ce qui leur fait le plus plaisir »

 

            Héliodore

            Ethiopiques

 

I.

 

Seul, dans la pénombre dorée du soir,

Face à la fenêtre ouverte vers l’infini,

Je contemple ton visage, Hermionè,

La pure, la douce fermeté de tes traits,

Cette violence du mystère,

La poésie discrète du regard !

 

Des frissons parcourent

Tout mon corps, des petites convulsions,

Des crispations floues,

Un désarroi désinvolte !

 

II.

 

De ma vie à ta vie,

De ce maintenant où je respire

Au maintenant toujours présent

De tes yeux –

Le voile flottant du temps,

La transparence insondable de l’éternité

L’abîme indéchiffrable du monde !

 

III.

 

A peine audible, l’air

Essaie d’accomplir

L’impossible translation

Du silence et des signes !

 

IV.

 

Toi, debout devant la vie qui fuit ton corps

Et la Grande Vérité qui se hâte de l’accueillir !

Errant, comme dans un rêve éveillé,

Suspendu entre deux mondes, deux empires,

Deux incarnations intangibles de l’être

Ta vie !

 

Toi, la modeste institutrice,

La jeune fille, Grecque dans toutes tes fibres,

Tu as respiré les parfums humides du Nil,

Tu as entendu le murmure vespéral des papyrus,

Le battement des rames contre le cœur de l’eau,

Le cri plaintif des oies,

La chorale aquatique des grenouilles !

 

Toi, seule devant

« Le non-être,

Le non-nommé,

Le non-ouvert ! »

 

V.

 

Tu as connu Rome en Egypte,

Lu les lois des codex impériaux,

Entendu la course effrénée des légions

Etrusques !

 

Tu as appris aux écoliers studieux

A déchiffrer les antiques poètes grecques,

A vivre les mythes immortels de ta race !

 

VI.

 

Et cette pulsation du portrait !

Des stries,

Des rehauts, des repentirs,

Des distractions, des tendresses

Sur cette face où, dans une jubilation oisive,

Vient se poser, sobre et frontale,

L’essence !

Toi, une vie dans la mort,

Une mort sur le talus de la vie !

 

VII.

 

Est-ce au mauve ciel égyptien que tu dois

Cette palpable déférence devant l’inconnu ?

Cette attitude si noblement digne,

Si calme, si éloquemment  pure ?

 

VIII.

 

Pas une seule guirlande de fleurs

A ton cou,

Pas un humble bouquet de bleuets à la main !

Toi, enterrée déjà, dans le souvenir affectueux

Des vivants !

 

IX.

 

Adossée à la mort,

Tu fais ondoyer encore

De ton souffle qui va s’évanouissant,

De ton haleine qui se meurt

Le fin rideau de l’oubli

Qui va tomber bientôt

Sur tes paupières soyeuses !

 

Comme si tu t’étais figée

A l’orée des saisons,

Entre pesanteur et légèreté,

A mi-chemin entre plénitude et néant,

Sans passion,

Sans douleur affectée,

Toute pudeur et discrétion,

Placidité et prestance,

Assurance et limpidité !

 

X.

 

Dans le toujours du cercle perpétuel de la vie,

Une vie qui n’est plus que pour les vivants,

Tout ton être semble réuni

Dans l’intense tension de ta chair,

Dans la lueur éclatante de ta peau,

Dans l’embrasement ardent

De tes prunelles !

 

C’est tout !

C’est si peu pour dire

Ce que les yeux n’ont jamais vu,

Ce dont tout le savoir de la terre

N’a rien su, ne sait rien !

 

XI.

 

Comme si tu venais à moi

De l’intérieur de ton âme,

Des profondeurs millénaires de ton visage

Avec cette résistance coriace des herbes folles,

Et cet effacement de tout désir

On dirait si aisément consenti !

 

XII.

 

Enigme dans l’énigme,

Si proche de moi par la distance qui nous sépare,

Si lointaine dans la proximité qui nous unit,

Insaisissable dans ton clair renoncement

A la caresse d’un jour amoureux !

 

XIII.

 

Tu me regardes du seuil des dieux,

Tu me contemples

A travers l’espace ouvert de la toile stuquée,

De dessous les blanches bandelettes ordonnées

Par un art si raffiné, si prodigieux

Qu’il extirpe des cris d’admiration,

Des soupirs !...

 

XIV.

 

Ah, cette force vertigineuse,

Cette  souplesse, cette grâce, cette vivacité

Qui jaillissent des pudiques couleurs

Répandues avec tendresse

Sur la toute mince planche de tilleul,

Ces teintes hésitantes

Qui trahissent le ciel chancelant,

Le ciel confus qui afflue et se retire

De tes lèvres comme une marée indécise et tardive !

 

XV.

 

Je veux te toucher,

Je veux caresser tes cheveux,

Je veux te dire cette affection mystique

Qui susurre dans mon sang,

Qui s’épanouit sur ma langue !

 

Mais je ne le puis pas,

Je ne le puis pas, sœur immortelle

 

Car, pauvre comme les grains de sable

Que tu as foulé de tes pieds d’enfant,

Je ne pourrais pas t’envoyer

Quatre mille narcisses

Et un millier de roses !

 

XVI.

 

Mais, quand les êtres et les choses

Autour de moi, heureux et accomplis, s’endormiront

Dans la divine, dans l’insurmontable paix

De la nuit heureuse,

 

Je viendrai t’apporter, ma frêle,

Mon humble institutrice,

Je viendrai t’apporter, je le jure,

En accostant au pays qui aime le silence

Que tu habites à présent pour toujours,

Deux petits pigeons blancs

Nés dans ma maison,

Et un petit poème déchirant,

Ecrit par mes larmes,

Sur un minuscule ostracon de terre rouge !

 

       Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 29 juillet 2008

Par le plus pur des hasards, j’ai eu entre mes mains un livre éblouissant, sur les portraits de Fayoum, intitulé « L’Apostrophe muette », dont l’auteur, Jean-Christophe Bailly, m’était totalement inconnu. Que de fois j’ai béni cet homme d’avoir conçu ce bref chef-d’œuvre, d’avoir vu, pensé, senti la mort d’une façon si magistrale ! Je lui dédie, plein de reconnaissance, ce poème. C’est tôt un matin que j’ai pu contempler le portrait de cette humble institutrice égyptienne, certainement une Grecque, nommé Hermionè et appelée « grammatikè », c’est-à-dire « institutrice ». Ce poème doit beaucoup à Jean-Christophe Bailly.

Glose :

Hérodote - Ἡρόδοτος / Hêródotos en grec ancien (vers 484/482 – vers 425 av. J.-C.) : l’historien grec était né à Halicarnasse (auj. Bodrum en Turquie), colonie grecque située sur le territoire des Cariens. Il a été surnommé le « père de l'Histoire » par Cicéron (Les Lois, I, 1), mais il est aussi celui du reportage. Il a été considéré également comme l’un des premiers explorateurs. C’est le premier prosateur de l’Antiquité dont l’œuvre nous soit parvenue. Les Histoires, son ouvrage capital, écrit en dialecte ionien littéraire, sont divisées par les éditeurs alexandrins en 9 livres portant chacun le nom d’une Muse. Les Guerres médiques sont le sujet principal du récit qui commence par l’accroissement de la force perse et aboutit à la victoire de l’Egypte, de la Scythie, de l’Ionie et des cités grecques, malgré leurs luttes internes.

Héliodore - Ἡλιοδωρος / Hêliodôros en grec ancien (IIIe – IVe siècle ap. J.-C.) : romancier grec né à Emèse en Syrie. Son œuvre, Les Ethiopiques ou Théagène et Chariclée (en dix livres), réunit tous les éléments traditionnels du roman grec : la beauté exceptionnelle des deux héros, le coup de foudre et la séparation forcée, le merveilleux, l’opposition des méchants et des bons, l’intrigue touffue aux incroyables péripéties, le dénouement heureux. Ce roman, très populaire chez les Byzantins, trouvait encore des admirateurs pendant la Renaissance.

Ostracon (n.m.) pluriel ostraca : mot grec. Tesson de poterie réutilisé dans l’Antiquité comme support d’écriture. Il désigne au départ la coquille d’huître (en grec ancien), mais son sens évolue assez rapidement par analogie formelle.