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EPISTEMOLOGIE (français)

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EPISTEMOLOGIE

A Norton Hodges

 

"Primum vivere, deinde pholosophari"

("Il faut s’assurer des moyens de vie et puis philosopher")

 

« Nous étions tous deux le poème,

 Une même strophe, deux rimes

 Accordées au bonheur.

Et suivions en nous-même,

Au plus intime de nos êtres,

Au plus impalpable, les magnifique

Sentiers cachés dans nos âmes

Par les arbres de notre sang,

De la plus lumineuse beauté »

 

C’est ainsi que je chantais hier, ô mon Ami,

Quand un infime, dérisoire ou à peine réelle affection

Touchait soudainement mon cœur !

J’étais, alors, plein de terreur,

De gratitude, d’épuisement

Et heureux de mourir accompli !

Et j’aimais, ah, j’aimais tant

Les profondeurs et les subtilités

Du langage amoureux !

 

Mais il fait si triste aujourd’hui ! Si triste, mon cher Norton,

Car le chant ne change rien

En métamorphosant en extrême lumière

Le ciel bleu, la verte vallée,

La blanche aubépine,

Le riant ruisseau, la montagne enneigée, le champ de luzerne !

Car aux choses anciennes il ne donne qu’un visage neuf

Et peut-être moins resplendissant en clarté !

 

Ah, comme je voudrais aimer à la manière d’autrefois,

Comme je voudrais que mon âme soit à nouveau

Une grande brûlure béante,

Que mon cœur, rêvant d’un ancien sud,

Soit dévoré par l’incendiaire émotion!

Comme je voudrais en cette heure-ci

M’élever, par la contemplation

Exaltante d’une prairie de fleurs éclatantes,

Vers les cimes de la douce Poésie!

Comme j’aurais été heureux de voir

Tout en moi devenir lave ardente et rocailleuse

Pour rendre plus purs

Les petits tremblements de la pensée !

 

2.

 

Avoir un esprit que la langue de la tristesse affine !

Une passion ardente, attentive au déclin des années

Qui rutilent, pareilles à des petites étoiles dispersées

En caresses exquise dans mon sang !

Etre un fils de Cassiopée, un neveu exalté du Soleil,

Me réveiller soudainement, spontanément,

Simultanément avec le corps d’une aube

Faite de roucoulement de colombe et de rayons vivifiants !

 

Certes, cher Norton, les jardins secrets qui m’habitent

Sont le symbole sublime de la Vierge, fécondés comme elle

Par le ciel. Vous riez, alors que vous savez

Combien nous sommes drastiquement

Happés par le désir de posséder la mantique,

De connaissances exotiques, de théories astrales !

 

Enfin, pour tout vous dire, pourquoi souffrir ?

Toute situation n’est-elle pas

Intrinsèquement liée à nos antiques folies ?

 

Etre médiatement, être immédiatement :

Voix de la sereine conscience

Ou des grossiers chefs guerriers

Distributeurs d’anneaux de noblesse,

Ne sommes-nous pas tout cela à la fois ?

Ne sommes-nous pas tout à la fois

Epanchement intime, clair élan d’affection,

Destin irrévocable, art subtil qui donne

Floraison au silence pudique,

Des trigones sur la cuspide,

Des sceaux de Salomon,

Des triangles faits de poissons vivants,

Des protestations par l’amour,

Des indignations par la colère ?

 

Alors que toutes ces choses tangibles

Ou simplement imaginables bouillonnent en nous,

Le temps coupe notre fureur de clarté

Avec l’écume de nos larmes

Et sème sur nos barques affolées par la douceur de notre sang

Des tempêtes de capucines d’or,

Des accalmis de giroflées de velours,

Des caresses écarlates de vagues insolites,

Une fraîcheur aimable,

Une sérénité majestueuse.

 

Dites, ne nous répétons-nous pas inlassablement?

 

3.

 

Ô mon cher Norton,

La nuit, dans notre vulnérable intimité,

Ces mots douloureux :

« Fatigue, apporte-nous,

Dans ta chaste paix

Quelque suave tranquillité ».

 

Non ! Ne regardons pas notre tyrannique volonté

Comme un pur décret du Fatum !

Notre aveugle indulgence envers nous-mêmes

Ne nous rend-t-elle pas trop souvent

Les complices de nos propres malheurs ?

 

Pour ne pas étouffer dans nos vastes solitudes,

Il nous faut relire à chaque aurore ces vers de Musset :

 

« Quinze ans, ô Roméo ! L’âge de Juliette,

L’âge où vous vous aimiez, où le vent de matin

Sur l’échelle de soie, au chant de l’alouette

Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin. »

 

Main non, il y toujours en nous cette soif de philosophie,

D’amphithéâtres poussifs, de déconstruction du monde,

De bio pouvoir, des forums vagabonds remplis de vacarmes,

De faces de carême, des  négations suicidaires,

Des névroses nihilistes, des inférences conjecturales

Des inductions formelles, des implications logiques !

Nus, indigents, excessifs, nous nous adonnons

Avec joie aux délices virtuoses de la critique textuelle,

Nous attendons que l’on nous offre

Des substrats théoriques

Aux différentes questions identitaires !

 

D’où nous vient, mon cher Norton,

Ce désir de pure innovation verbale,

De dérives fantasmatiques ?

Pourquoi dès lors somme-nous hantés

Par ce libre dégoût des théoriciens fumeux,

Ce triple refus des obtuses raisons des nauséeuses idéologies

Des uchronies, des armes lascives du nihilisme !

 

Et comment se fait-il que, amoureux d’ubiquité,

Nous avons en aversion profonde l’absurde,

La perte de sens, les termes liminaux,

Les lignes prédicamentales, l’habitude, 

Tout en sachant, en martyrs avertis,

Que le pire n’est pas toujours le sûr,

 

4.

 

Et ces solides paroles de notre maître en

Admiration pure, Pascal :

« La science n’a pas de sens pour la vie » !

La grandeur de notre langue ne nous vient-elle pas,

Ô mon Ami,

De sa pauvreté, de son ordinaire

Et de sa quotidienne humilité ?

 

Comment se fait-il que nous qui nous croyons libres,

Alors que nous n’avons jamais été aussi dépendants

De l’arbitraires des opinions !

Ne pouvons-nous pas dire de nous, sans hésiter,

Ce que Pierre d’Estoiles a dit

A propos de la pauvre Catherine de Médicis :

 

« La reine qui ci-gît fut un diable et un ange (…)

Souhaite-lui passant, Enfer et Paradis ».

 

Je regarde à travers la fenêtre,

Je vois le gel que vous voyez,

Les haies recouvertes d’une duveteuse blancheur,

Les baies rouges des sorbiers.

L’automne a mis, depuis très longtemps,

Sa couronne de fruits ambrés

Dans mes cheveux où aime dormir la lumière blanche.

Les étoiles sont là, elles attendent dehors

Pour laver de l’eau de leur clarté

Les plaies que les jours infatigables

Ne cessent de m’affliger !

 

Ah, mon cher Norton, quoiqu’il en soit,

Gardons encore dans nos poitrines

Sillonnées de lourdes cicatrices,

Pure et vivante notre haute estime

Pour la moindre marque de civilité,

Vierge et intacte notre tendresse

Pour les muguets et les fraises de bois !

 

                        Athanase Vantchev de Thracy

A Paris, ce samedi 13 décembre, l’An du Christ MMIII

Glose :

Epistémologie (n.f.) : du grec epistêmê, « science ». Ce mot désigne la philosophie des sciences, mais avec un sens plus précis. Ce n’est pas proprement l’étude des méthodes scientifiques, qui est l’objet de la Méthodologie et fait partie de la Logique. L’épistémologie est essentiellement l’étude critique des principes, des hypothèses et des résultats des diverses sciences, destinée à déterminer leurs origines logiques (non psychologiques), leurs valeurs et leurs portées objectives.

Drastique (adj.) : du grec drastikos qui se présente également sous la forme de drasterios, « qui agit, qui opère ». Qui exerce une action très énergique. Draconien, radicale.

Mantique (n.f.) : du grec manteia, « divination ». Pratique divinatoire. Divination, -mancie.

Trigone (n.m.) : du grec trigônos, « à trois angles, triangulaire ».

Cuspide (n.f.) : du latin cuspis, cuspidis, « pointe ». Pointe aiguë d’un végétal.

Sceau de Salomon (étoile de David) : Salomon est le fils du roi David. Son nom dérive de Shalem, nom originel de Jérusalem, ville dont il fit la capitale de la justice et de la paix. Dans la Bible, Dieu lui dit en songe : « Je te donnerai un tel esprit de sagesse et d’intelligence, que ton pareil n’a pas existé avant toi ni ne sera après toi » (I Roi, III, 12). Patron des sciences et des arts, Salomon fut choisi par Dieu pour bâtir le Temple de Jérusalem. Le sceau, c’est l’étoile à six branches, l’hexagramme composé de deux triangles : le sommet de l’un est ancré dans la terre, le sommet de l’autre atteint les cimes du ciel où se situe le paradis. Il symbolise l’harmonie des contraires, reflète l’ordre cosmique, les cieux, la trajectoire des astres, le flux perpétuel entre le ciel et la terre, entre l’air et le feu. Il incarne la sagesse divine et la monarchie de droit céleste.

Le triangle fait de poissons : le symbole du christianisme. C’est le Nouveau Testament et surtout les Evangiles qui parlent souvent de poisson, de pêche et de pêcheurs (Matthieu IV, 18-20 ; VII, 10 ; XIII, 47 / Luc XXIV, 42 / Jean XXI, 3-14). En grec, la langue des Evangiles, le mot poisson s’écrit  ICHTUS = Iesus Christos Theou Yios Sôter. Chacune des cinq lettres grecques est le début d’un titre christologique que l’on traduit : Jésus, Christ, Fils de Dieu, Sauveur. L’interdépendance entre l’idéogramme ICHTUS et la représentation graphique du poisson s’est imposée rapidement chez les premiers chrétiens. Le poisson est un symbole eucharistique et baptismal : cette interprétation s’accorde très bien avec un texte célèbre de Tertullien (155-220) : « Nous, petits poissons, à l’image de notre Ichtus, Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau » (De baptismo, c.1). La conception du Poisson-Christ est née du rite baptismal qui se pratiquait souvent par immersion à cette époque. Cet idéogramme est également un cri de protestation chrétien contre Domitien, fils de Vespasien, un empereur divinisé : Cesar, fils de Dieu !

Fatum (n.m.) : mot latin qui signifie « chose dite, destin irrévocable, ce qui est écrit ». Destin, fatalité. Vaste sujet, traité par tous les philosophes. Le fatum (la fatalité) est lié étroitement à la notion de liberté. Les épicuriens et les chrétiens (voir saint Thomas d’Aquin) nient, pour des raisons différentes, la fatalité. Pour Aristote, le destin existe mais il n’est pas universel, l’art est un contre-destin qui confère à l’humanité sa liberté.

Poussif (adj.) : se dit du cheval qui a la pousse : maladie, dyspnée due à l’emphysème pulmonaire ou à la rigidité de la cage thoracique. Qui manque d’inspiration.

Face de carême : maigre et pâle. Carême : du latin quadragesima (dies), « le quarantième (jour avant Pâques). Période de quarante-six jours d’abstinence et de privation entre le mardi gras et Pâques.

Uchronie (n.f.) : du grec ou chronos, « ce qui ne s’est jamais produit ». Terme forgé par le philosophe Renouvier sur le modèle d’Utopie, et qui a donné pour titre à l’un de ses ouvrages Uchronie (L’Utopie dans l’histoire, esquisse historique apochryphe du developpement de la civilisation européenne, tel qu’il n’a pas été, tel qu’il n’aurait pas pu être.

Pierre de l’Estoile (1545-1611) : chroniqueur français. Il tint un journal sur les règnes de Henri III et Henri IV (1574-1611).