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CE DIMANCHE SOIR (français)

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CE DIMANCHE SOIR 

« Je te porte

 dans mon cœur

comme un jour

magnifique,

comme une fleur

céleste,

intégralement épanouie,

comme une vague de miel,

comme un frisson magique

de Silence,

et comme

la Pluie

de la Plénitude »

 

                        Théo CRASSAS, Essence d’Orient

 

Est-ce moi, cet homme abattu, assombri, accablé,

Cet homme blême, hâve, grisonnant

Qui me contemple de la grande glace terne du café ?

Un instant ma main tressaille,

Mes paupières chancellent, tremblent, clignotent et se ferment

Sur deux larmes que je ne saurais faire couler

En présence de tant de visages joyeux.

 

« Avez-vous du feu, cher Monsieur ? » – demande un jeune homme.

« Oui, jeune Monsieur » dis-je et tends la boîte d’allumettes.

« Vous semblez triste – dit le jeune homme – moi aussi je le suis,

Voyez-vous, Monsieur, mon amie vient de me quitter pour un autre,

Vous imaginez la blessure, après trois ans d’amour ! »

 

Et le jeune homme, comme si on avait frappé

Deux coups au théâtre antique de son âme,

Des larmes plein les yeux,

Se met à me conter sa navrante tragédie.

Ses yeux d’enfant  sont bleus

Comme un champ de lin de Sibérie !

Son visage d’ange est blanc comme l’aube du prêtre

A la messe dominicale,

Blanc comme la peau du belluaire avant le combat dans l’arène.

 

Parle, dis, raconte, mon bel enfant, pleure !

Si tu pleures, tu es de ma race orphique, de mon pays,

De la haute contrée où fleurissent les jambosiers

Au parfum de roses blanches.

 

Console mon cœur alarmé de mots palatins,

Berce mon âme excédée

Sur les euphoniques inflexions de ta voix bleue

Qui vibre et ondoie, telle la vierge clarté d’un jour de septembre

Sur la surface de la mer ionienne !

 

Déverse l’inépuisable trésor de ton cœur,

Les suaves secrets de ta jeune tendresse,

Mon doux adolescent,

Dans le lac attentif  de mon ardente miséricorde !

Fais-moi entendre,

Encore et encore, les rythmes troubles des heures,

Les fugues des couleurs,

Les scintillements des années endormies,

Les paroles ineffables des fleurs  qui me regardent

Du fond des vallées verdoyantes !

 

Comme toi, j’ai  toujours sur mes yeux

Les songes ruisselants des aubépines ;

Comme le tien, mon cœur a prodigué

Des myriades de constellations

Sur les tholos de l’amour !

 

Parle, mon petit Prince,

Fais que mon visage épouse pour une ultime fois

La haute lumière du soir,

La gaze limpide de la nuit

Au flanc gracieux d’une naïade !

 

Fais-moi revoir la belle Iris qui chevauche la lune

Tenant dans sa main rose l’eau du Styx,

Et entendre le rire des vents,

Joyeux cochers des astres

Qui se hâtent au banquet de l’aube !

 

Parle, mon enfant, rappelle-moi

Le diamant des ténèbres,

Les sentiers humides des premières étreintes,

L’opulente volupté des baisers,

Le livre garance de l’aurore,

Les cris des cigognes qui font frémir

Les pages de ma mémoire !

   

Ah, frêle Ami, sache, mon tendre enfant :

L’azur pourvoira aux insomnies de nos larmes,

Car nous sommes plus vastes que les peines

Qui nous ont choisis.

 

Sourions dès lors à la tristesse et rendons

Au temps innocent les fleurs des mots doux et des phrases pures!

 

C’est lorsque tout finit que tout commence,

Puisque aimer, croire et être est une et même chose

Une chose, mon enfant, faite de lumière et d’éternité !

 

                        Athanase Vantchev de Thracy

 

A Paris, ce dimanche 23 novembre, Anno Domini MMIII – 22h15

Glose :

Théo Crassas : il s’agit de l’un des plus grands poètes français de notre temps, auteur de plus de trente recueils de poésies marqués au sceau de Dionysos, le dieu du délire céleste. Théo Crassas est né le 9 avril 1947 à Bujumbura (anciennement Usumbura, ville de 300 000 habitants, située sur la rive Est du lac Tanganyika), la capitale du Burundi (Urundi), pays d’Afrique centrale, dans la régions des Grands Lacs : 27 834 kilomètres carrés, 6 100 000 habitants. Son père était Cypriote, sa mère Crétoise. Du côté maternel, il descend d’une famille francophone dont le plus noble représentant fut le poète et écrivain Homère Békès, de l’école littéraire de Constantinople. Homère Békès avait reçu son diplôme de bachelier en 1904 des mains de Pierre Loti. Entre autres prestigieuses traductions de cet être rare, il faut mentionner sa remarquable adaptation de l’œuvre de Nerval en grec. Après une enfance studieuse en Grèce, Théo Crassas part, en 1965, pour Aix-en Provence où il suit des cours à la faculté de droit. C’est ici que le jeune homme, ami des Muses dès sa naissance, écrit ses premières poésies. En 1977, Théo Crassas s’installe à Paris où il rédige l’essentiel de son œuvre. En 1993, accompagné de son frère, le grand érudit Anastase Crassas, il revient en Grèce. Les deux frères habitent dans un vaste appartement à la périphérie résidentielle d’Athènes, entourés d’une multitude d’objets d’art et de milliers de livres précieux. J’ai eu le privilège de passer des moments inoubliables dans ce nid magique de haute culture et de tendresse.

Hâve (adj.) : du francique °haswa, littéralement « gris comme le lièvre ». Dans le cas présent, pâle.

Belluaire (n.m.) : du latin bellua, « bête fauve ». Gladiateur qui combattait les bêtes féroces dans les amphithéâtres.

Jambosier (n.m.) ou Jamerosier (n.m.) : d’après rosier et le mot latin botanique jambos, lui-même du malais jambu. Arbre exotique (myrtacées), à grandes fleurs et à grosses baies rouges comestibles sentant la rose, connues sous le nom de jambose (n.f.),  de  jamerose ou encore de pomme de rose.

Palatin, palatine (adj.) : du latin palatum, « palais ». Revêtu d’un office,  d’une charge, dans le palais d’un souverain.

Tholos (n.m.) : du grec tholos, « voûte », « édifice à voûte ». Sépulture préhistorique, à rotonde et coupole. Temple grec circulaire.

Iris (n.f.) : déesse grecque. Fille de Thaumas et Electre, elle est de la race d’Océan, à la fois du côté paternel et du côté maternel. Par conséquent, elle est la sœur des Harpyes. Iris symbolise l’arc-en ciel, et, de façon plus générale, la liaison entre le Ciel et la Terre, entre les dieux et les hommes. On la représente le plus souvent ailée et revêtue d’un voile léger qui, au soleil, se colore des couleurs de l’arc-en-ciel. Zeus l’envoyait chercher de l’eau du Styx quand un dieu devait prêter serment. Cette eau servait de témoin du serment.

Styx (n.m.) : le Styx est, d’aprè la mythologie grecque, un fleuve des Enfers. Dans la Théogonie d’Hésiode, Styx est le plus âgé des enfants d’Océan et de Thétys.  On lui prête également une autre origine selon laquelle il serait l’enfant de la Nuit et de l’Erèbe (les Ténèbres infernales). L’eau du fleuve passait pour avoir des propriétés magiques. C’est dans ce fleuve que la néréide Thétis, déesse maritime et donc immortelle, aurait trempé son fils Achille pour le rendre invulnérable. Mais surtout, l’eau du Styx servait aux dieux à prononcer des serments solennels.

Naïade (n.f.) : du latin naias, naiadis, lui-même d’origine grecque. Divinité des rivières et des sources. Plante aquatique (naïadacées) des eaux douces dont la pollinisation se fait par l’eau.

Garance (n.f.) : du bas latin (latin médiéval) warantia, lui-même issu du francique °wratja. Plante herbacée (rubiacées) des régions chaudes et tempérées, cultivée autrefois pour la matière colorante rouge (alizarine, purpurine) extraite de sa racine (alizari). Champ de garance : garancière.  Teindre avec la garance : garancer.