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BEL EST LE SON (français)

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                                        Baalbec

 

BEL EST LE SON

 Nadia Tuéni

« Mon pays mon visage… »

            Nadia Tuéni

1.

Bel est le son que l’on saisit à sa naissance

Au bord de la mer, ô ma sœur du Liban !

Belle l’incise du printemps

Dans la chair nacrée de nos paroles.

 

Que ferons-nous, ma sœur du Liban,

De tant de mots-cicatrices

Palpitant dans les hautes vallées de nos gorges ?

 

2.

 

Ô Seigneur, fais de nos chants

Un parfum précieux, un baume inaltérable

Pour remplir les temples sacrés de nos poèmes,

Afin que, vivant à jamais, nous glorifions

Tous les yeux humbles

Devenus fontaines d’affliction !

 

Vivant dans nos prunelles,

Vivant dans nos éloges somptueux

Qui enferment nos paroles

Dans les nœuds des cordelettes multicolores

De notre toujours amoureuse mémoire !

 

3.

 

Fais, fais, Seigneur, aujourd’hui,

Maintenant, devant nous,

Fais de la tribu des mésanges enchanteresses

Nos immortelles héritières !

 

Joie, nous cherchons la joie

Comme le jour fatigué

Cherche le jour vigoureux !

 

4.

 

Non, nous ne voulons pas

Chanter en vain,

Seigneur de nos lèvres,

L’avancée silencieuse du matin !

 

Comble en nous, Dieu de l’Amour,

Dieu de toutes les sagesses,

Ce que l’impénitente amertume

Enlève  à la fraîcheur de nos faces !

 

5.

 

Ne sommes-nous pas assez mûrs,

Ne comprenons-nous pas tout à fait,

Dieu de toutes les mansuétudes,

Que le mot le plus puéril

Peut ouvrir les hautes fenêtres de l’âme

Vers les plus profondes clartés de la nuit !

 

6.

 

Cette prière que nous T’adressons,

Tu es le seul à en connaître la source,

L’emplacement exact

Sur la carte vibrante de nos cœurs.

 

Nous voilà vêtus d’éternité

Face au ciel taciturne,

Nos âmes voguant près des roselières,

Près des herbes enjouées

Par le souffle frileux des orioles.

 

Comme est douce, ô Dieu des montagnes,

Comme est claire à nos âmes

La berceuse de leurs pépiements !

 

7.

 

Tu es venu dans nos maisons,

Tu es entré dans nos chambres d’enfant

Pour nous montrer les mystères de la Beauté !

 

Toi, qui nous as marqués du sceau

De tes paupières,

Fais nous boire les eaux de l’amour

Afin que nos vies et nos morts

Soient pure lumière !

 

8.

 

Illuminés par Toi, nous ouvrons les bras

Pour mesurer la splendeur de l’univers

Selon Ton mot, selon Ton ordre,

Selon Ta Loi nuptiale,

Toi qui nous as dit

Que tout était joie

Dans la chaleur de l’étreinte ?

 

9.

 

Seigneur, notre Navire de tendresse

Sur les eaux fougueuses des saisons.

Port unique de nos secrètes dilections, 

Incline Ta face sur nos corps allongés sous les dalles

Où passent toutes les figures de Ta langue

Et prend racine la vie immarcescible  !

 

10.

 

Car nous avons tout espéré de Ta parole,

Notre Seigneur des deux aubes,

Nous avons mis toute notre éternité

Dans la minceur des mots !

 

Cette minceur inénarrable,

Cette presque transparence

De la Perfection

Semée sur nos langues !

 

            Athanase Vantchev de Thracy

A Paris, ce mardi 24 juillet 2007

Je dédie ce poème à la grande poétesse libanaise Nadia Tuéni, ce soir, assis face aux hortensias de mon minuscule jardin. La nuit se couche lentement dans le lit des feuilles vert réséda. Un dernier loriot chante. Et je me mets soudain à trembler devant cette chaîne infinie d’âmes de lumière et de paroles sacrées qui ont chanté le monde dans cette langue française devenue l’intime pays de notre éternité.

Glose :

Nadia Tueni (Baakline 1935 – Beyrouth 1983) : poétesse et écrivaine libanaise d’expression française. En 1973, elle obtint le Prix de l’Académie française « pour une poésie qui porte en elle les rythmes, les visions, la somptuosité du vers arabe ». 

Fille d'un diplomate et écrivain de religion druze et d'une mère française, elle était bilingue et se réclamait tout naturellement de deux cultures, de deux mondes.

Élève des soeurs de Besançon, puis de la Mission laïque française, elle poursuivit ses études secondaires au lycée français d'Athènes, où son père était ambassadeur. Puis, se destinant au barreau, elle s'inscrivit à la faculté de droit de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, mais interrompit ses études quand elle épousa, en 1954, Ghassan Tuéni, journaliste et député, qui fut nommé plus tard ambassadeur du Liban à l'ONU de 1977 à 1982.

Son premier recueil, Les Textes blonds, parut en 1963 à Beyrouth. Cette première expérience poétique fut l'expression d'un drame personnel : sa fille, à peine âgée de sept ans, venait de quitter notre monde des suites d’un cancer.

En 1965, Nadia Tuéni fut atteinte du même mal. Nonobstant sa maladie, elle publia aux Editions Seghers un second recueil.

En 1967, elle devint rédactrice littéraire au journal libanais de langue française Le Jour et collabora activement à diverses publications arabes et françaises. Mais la Poésie, pour laquelle elle était née, fut indéniablement sa principale passion.

En 1976, Nadia Tuéni fut décorée de l'Ordre de La Pléiade, « Ordre de la Francophonie et du dialogue des cultures ». 

Œuvres : Juin et les Mécréants (Seghers, 1968) ; Poèmes pour une histoire (Seghers, 1972 – Prix de l’Académie française) ;  Le Rêveur de Terre (Seghers, 1975) ;  Liban: vingt poèmes pour un amour (Beyrouth, 1979) ;  Archives sentimentales d'une guerre au Liban (Beyrouth, 1982) ;  La Terre arrêtée, recueil posthume (Belfond, 1984).

Roselière ou phragmitaie (n.f.) zone en bordure de lacs, d'étangs, de marais ou de bras de rivière où poussent principalement des roseaux. Phragmite (n.m.) : du grec phragmitês, « qui sert à faire une haie ». Plante herbacée (graminées) qui croit dans les marais, les fossés, et dont le type le plus connu est le roseau.

Oriole (n.f.) ou loriot (n.m.) ou encore compère-loriot (n.m.) : du latin aureolus, « de couleur d’or ». Oiseau (passériformes) de la famille des Oriolidés. De la taille d'un merle, le mâle arbore une livrée jaune d'or, sauf  les ailes et la base du cou qui sont noires. Un trait noir joint l'oeil aux commissures. La femelle est plus terne : les parties noires du mâle sont, chez elle, brun gris, tandis que le reste du plumage est verdâtre et passe plus tard au jaune. Loriot jaune, d’Europe, appelé aussi merle d’or, grive dorée.

Druzes (n.m. pl.) : en arabe daraziya ou durûziya, adeptes d’une doctrine chiite dérivée de l’ismaélisme, mais finalement très éloignée de l’islam, qui apparut sous la domination des Fatimides au début du XIe siècle.  La secte, caractérisée par l’ésotérisme de son enseignement, s’était organisée autour de la figure étrange du calife fatimide al-Hâkim – d’où l’appellation de hâkimiya donnée également à ses membres – que certains partisans zélés avaient, vers la fin de son règne, identifié à l’Intellect universel ou ‘aql, voire même divinisé. Les premiers personnages qui s’étaient distingués dans l’individualisation de cette tendance furent Anushtegin al-Darazi (d’où le terme druze), qui était sans doute turc, et un autre propagandiste et missionnaire de la da’wa ismaélienne, Hamza ibn ‘Ali. Selon lui, le calife était l’incarnation de l’Un, c’est-à-dire de Dieu, et l’imam, c’est-à-dire Hamza lui-même, représentait l’Intellect universel. Hamza établit une organisation hiérarchisée, correspondant  à des principes cosmiques inspirés de la philosophie antique, et ses partisans déclarèrent l’abolition de la Loi musulmane, ce qui créa des incidents avec la population. Les hésitations d’al-Hâkim, dans les années 1017 et suivantes, ajoutèrent au trouble de la situation, tandis qu’al-Darazi disparaissait et que Hamza adoptait une attitude prudente.

La mort du calife en 1021 eut pour résultat de faire disparaître d’Egypte le mouvement qui se répandit en Syrie. Les Druzes constituèrent alors une communauté fermée, composée de quelques groupes d’origine arabe ayant leurs coutumes propres.  Au sein de cette communauté apparurent des pratiques religieuses nouvelles, datant sans doute du XVe siècle. La communauté étant divisée en « sages » et en « ignorant » non initiés. Les premiers étaient tenus d’observer sept commandements qui remplacent les piliers de la foi en islam ; ce sont la sincérité à l’égard des croyants (mais non des incroyants), l’entraide et la reconnaissance de l’Unité de Notre Seigneur al-Hâkim auxquels s’ajoutent des règles nouvelles de statut personnel. Les Druzes conservent certains éléments du culte musulman, mais les savants tiennent des réunions secrètes dans des lieux de culte particuliers et veillent sur les livres contenant le rituel secret de la communauté. Ils attendent la réapparition d’al-Hâkim et de Hamza qui, selon eux, viendront rétablir la justice dans ce monde. D’ici là ils doivent, si cela est nécessaire, pratiquer la taqiya ou « dissimulation » et affecter de partager la religion du pouvoir.

A l’époque des Ottomans, les Druzes étaient dominés par quelques grandes familles, les Tanâbel, les Ma’n, les Shihâb, qui obtinrent le contrôle de certaines parties du Liban. Mais ces familles furent déchirées par des dissensions entre Arabes qaysites et yéménites, victimes aussi d’expéditions punitives intérieures qui étaient menées par les Ottomans. Au XVIIIe siècle, une partie d’entre eux se convertit au catholicisme. Actuellement ils sont répartis entre le Hauran et la montagne du Chouf.

Ismaïlisme (n.m.) : en arabe ismâ’îliya, mouvement chiite dont l’enseignement ésotérique se répandit grâce à un système de propagande désigné sous le nom de da’wa. Issue en 765 d’une scission avec le mouvement imamite duodécimain au moment du décès  de Ja’far al-Sâdiq, la secte se développa rapidement. Ses membres étaient, comme leur nom l’indique, partisans d’Ismâ’îl, le fils aîné de  Ja’far al-Sâdiq, qui avait été désigné comme son héritier, mais qui mourut avant son père. Au fils de ce personnage, Muhammad ibn Ismâ’îl, s’arrête une série d’imams ‘alides que les ismaïliens font partir d’al-Hassan et où ils ne reconnaissent que sept membres et non douze, ce qui leur valut leur autre appellation de septimains, en arabe sab’iya.

 

 

Mis à jour ( Lundi, 05 Avril 2010 15:37 )