Statistiques
Blogspot            ancien site - cliquer ici / old website - click here            Poetrypoem

Les visions instantanées - français

PDF
Imprimer
Envoyer

LES VISIONS INSTANTANÉES

« Ô Muse ! qui, perçant les mystères des dieux,

M’expliques la nature en vers mélodieux »

Népomucène Lemercier

 

I.

 

 

Une petite fille joue sur la pelouse

Avec les papillons

Elle, la délicieuse fraîcheur du monde !

Ses yeux sont trop petits

Pour accueilli toute l’impalpable lumière du jour !

Ô cette fine, cette intangible

Jouissance du jour !

Cet été ficelé en gerbe de blé !

 

Poésie, je puise en ta main rayonnante

Toute vie et toute certitude.

Je ne veux pas souiller de mépris

Ta tunique immaculée.

 

II.

 

La main droite levée vers le ciel,

J’accueille la grâce divine

Et la transmets à la terre par la main gauche

Tournée vers le sol.

 

Ô champ de cierges sous la coupole !

Ombres bleues et ombres jaunes

Tout autour de moi,

Inséparablement unies

Sur la face aérienne de la pure joie !

!

 

III.

 

Joue, joue, petite fille,

Toi, mon adorable enfant

Qui ne sais pas encore

Que la raison de toute chose est

Le Logos, le Verbe divin !

 

La pureté de ton âme unit

En une immense harmonie

Tous les êtres, tous les sons, couleurs et parfums

Et fait tourner les sphères et les anges

Autour de toi dans un perpétuel mouvement.

 

Ô poésie, ô monde jamais achevés,

Prenez à jamais racine en moi !

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Haskovo, le 21 avril 2018

 

Glose :

Instantané, e (adj.) : de instant, d’après momentané. Qui ne dure qu'un instant : Lueur instantanée. Qui se produit subitement : Riposte instantanée.

Louis-Jean-Népomucène Lemercier (1771-1840) est un poète et dramaturge français.

Népomucène Lemercier, dont le père était secrétaire des commandements après avoir été intendant du comte de Toulouse et du duc de Penthièvre, eut pour marraine la princesse de Lamballe et est protégé, à ses débuts, par Marie-Antoinette qui ordonne, alors qu'il n'est âgé que de 17 ans, de créer sa tragédie de Méléagre, qui n'eut toutefois qu'une seule représentation, bien que la pièce, jouée en présence de la reine, de la princesse et de toute la cour, ait été applaudie triomphalement. Mais le jeune homme déclare aux comédiens le lendemain matin : « Messieurs, mon succès d'hier m'a beaucoup touché, mais ne m'a pas fait illusion. Ma pièce est une œuvre d'enfant, c'est un enfant que le public a applaudi pour l'encourager; je n'ai qu'une manière de me montrer digne de son indulgence, c'est de ne pas en abuser. De telles bontés ne se renouvellent pas. Je retire mon ouvrage, et je tâcherai que ma seconde tragédie soit plus digne de vos talents. »

Un accident survenu dans l'enfance le laisse en partie paralysé durant le restant de ses jours. « Au sortir de l'enfance, écrit Jean-François Durcis, pour guérir son jeune corps dont la moitié avait été frappée de paralysie, il a passé par toutes les tortures, et il a monté de supplice en supplice dans la sphère supérieure qu'il habite. Il tient dans sa main les rênes de ce corps, il en conduit avec sagesse et fermeté la partie vivante et la partie morte. Dans la partie vivante existe son âme, avec des redoublements d'esprit, une étendue de vues, une audace de conception, qui en font pour moi un phénomène charmant, tandis que la partie morte en fait pour moi un martyr qui m'attendrit, un héros de la douleur qui m'étonne, et c'est tout cela qui m'explique les grandes passions qu'il a inspirées et ressenties, car les femmes ont des yeux pour comprendre et adorer ces prodiges. »

Il donne ensuite, en 1792 un drame en vers, Clarisse Harlowe, inspiré du roman de Samuel Richardson qui fait dire que l'auteur n'est « pas assez roué pour peindre les roueries ». Partisan de la Révolution, mais ennemi de ses excès, il les dénonce en 1795 dans Le Tartufe révolutionnaire, rempli d'allusions politiques audacieuses et qui est supprimé après la cinquième représentation. Puis il donne en  1796 une tragédie, Le Lévite d'Éphraïm avant de faire jouer, l'année suivante, son Agamemnon qui remporte un grand succès et apporte la célébrité à son auteur.

On crie au génie et on se dispute dès lors Népomucène Lemercier dans les salons du Directoire – chez Madame Tallien, Madame Pourrat ou Madame de Staël – où il est tenu, selon Talleyrand pour « l'homme de France qui cause le mieux ».

C'est à cette époque qu'il accepte, par défi, de traduire en vers, sans choquer la bienséance, les œuvres licencieuses du cabinet de Naples. Il compose Les Quatre Métamorphoses (1798) c'est-à-dire celles, sous l'effet de la passion amoureuse, de Diane en chèvre, de Jupiter en aigle, de Vulcain en tigre et de Bacchus en vigne.

Lemercier a d'abord été lié avec Bonaparte. Il a fréquenté son salon dès son mariage avec Joséphine et sa tragédie d’Ophis, sur un sujet égyptien, a été représentée le jour même où l'on apprenait à Paris la nouvelle des succès militaires de l'expédition d'Égypte : plusieurs passages en ont été vivement applaudis en l'honneur du héros du jour. Après le 18 Brumaire, Lemercier est l'hôte régulier de la Malmaison, mais sa franchise commence à indisposer le Premier Consul, qui l'appelle « mon petit romain » : il lui prédit que, s'il rétablissait la monarchie, il ne règnerait pas dix ans ; lorsque l'Empire est proclamé, il renvoie sa Légion d’honneur. Dès lors, il est en butte à la censure impériale, évite tout contact autre que purement protocolaire avec Napoléon, ne paraissant aux Tuileries qu'aux réceptions solennelles de l’Académie française où il est élu le 11 avril 1810. Il réduit fortement son activité littéraire. À l'Empereur qui lui demandait un jour : « Et vous, Lemercier, quand nous donnerez-vous quelque chose ? », il osa répondre : « Sire, j'attends ! »

Néanmoins, à la chute de l'Empire, son inspiration s'est tarie. S'il publie en 1819 son œuvre la plus connue, La Panhypocrisiade ou la comédie infernale du XVIe siècle le texte en avait été presque complètement terminé sous le Consulat. C'est un ouvrage étrange, déjà nettement romantique, « une sorte de chimère littéraire, dit Victor Hugo, une espèce de monstre à trois têtes, qui chante, qui rit et qui aboie. »

L'essor du mouvement romantique fait apparaître Lemercier décalé et démodé. Ses ouvrages n'obtiennent plus guère de succès, à l'exception de sa tragédie de Frédégonde et Brunehaut (1821), qui d'ailleurs ne reste pas longtemps à l'affiche. Oubliant que lui-même, en avance sur son temps, a été traité de fou sous l'Empire, il vitupère les Romantiques. Lorsqu'on lui dit qu'ils sont ses enfants, il répond : « Oui, des enfants trouvés ! ».

Il est le plus ferme opposant à l'élection de Victor Hugo à l'Académie Française, où, ironie du sort, c'est Hugo qui lui succèdera, au siège – le no 14 –   de Lemercier. Conformément à l'usage, Victor Hugo prononce lors de son intronisation, le 5 juin 1841, l'éloge — resté célèbre — de celui qui fut son plus ferme opposant.