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LE TIBICEN - français

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LE TIBICEN

À Gaius Lucilius

« Pleurons l’oubli des lois et le mépris des mœurs,

Les progrès menaçants d’une fausse sagesse,

Le rapide déclin des arts consolateurs,

L’indigence qui naît au sein de la richesse,

Et tous les sentiments éteints dans tous les cœurs. »

Gaius Lucilius



I.


Comme toi, Gaius Lucilius,

J’aime l’odeur matinale de la bonne terre nourricière

Toute vêtue de somptueux vergers et d’enivrants champs de blé.

 

Comme toi, antique Ami,

Je déteste les raisons émollientes

De l’hellénomanie latine.

 

II.

 

J’aime, Lucilius, j’aime

La parole vérécondieuse des vieux Romains,

Leur immense dégoût des spatalocinèdes grecs

Tortillant impudemment leurs corps efféminés

Sous le tintement effréné des sistres sonores.

 

Comme toi,

Je déteste la venteuse loquacité des Orientaux

Et leur incontinence lacrymale.

 

 

Je détourne mon regard

Des paroxystiques orgies des hommes modernes,

Le coupable embrasement de leurs iniques passions.

 

Nous avons en horreur, toi et moi,

L’insane scopophilie des frauduleux interpolateurs.

 

III.

 

Mais nous aimons, Lucilius, les mœurs rigides

Et les austères traditions de nos ancêtres !

Notre dieu, Lucilius, n’est-il pas le juste Fidus,

Dieu de la bonne foi et de la grande fidélité.

 

Le soir venu, nous aimons entendre

Des poèmes délicatement éthérés

Récités sous l’émouvante mélodie

De la flûte d’un jeune et vierge tibicen.

 

Nous, ultimes patriciens qui savons

Que la lumière vient sans cesse

Renouveler la lumière !

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, le 8 septembre 2017



Glose :

Tibicen (n.m.) : du latin tibia, « flûte » et cano, « chanter ». Flûtiste, joueur de flûte.

Gaius Lucilius dit Lucilius (né en 180 ou 148 av. J.-C. – mort en 102 ou 101 av. J.-C.) : poète latin fondateur de la satire.

Originaire de Suessa Aurunca en Campanie, Lucilius est un chevalier issu d'une très riche famille sénatoriale qui possédait des terres dans le sud de l’Italie jusqu'en Sicile. Lucilius ne s'est jamais lancé dans le cursus honorum, préférant administrer ses propriétés. Sa seule activité civique est la participation à la guerre contre Numance en 133 av. J.-C. À Rome, il fréquente le cercle de Scipion Émilien : Laelius, Sempronius, Tuditanus, Panétios de Rhodes, etc. Il fait partie des rares auteurs latins auxquels un philosophe grec ait dédicacé une œuvre, ici Clinomaque. Riche et pourvu de bonnes relations, Lucilius avait donc la possibilité de composer des satires.

On ne sait si les Satires de Lucilius furent publiées à mesure de leur rédaction ou non. En tout cas, après sa mort, une édition en 30 livres s'imposa, dont il ne subsiste plus aujourd’hui que 1 378 vers.

De la satura à la satire romaine

Les livres 26 à 30 contiennent les poèmes les plus anciens, écrits entre 131 et 126. Comme chez Ennius ou Naevius, ils sont de mètres divers (septénaires trochaïques, sénaires iambiques, etc.), selon la définition d'origine de la satura (« mélange ») qui était alors un recueil de poésies variées. L'orientation critique de ces poèmes les lie cependant à la satire. Les livres 22 à 25, écrits en distiques élégiaques, presque entièrement perdus, seraient plutôt des épigrammes.

Les livres 1 à 21, écrits en hexamètres dactyliques entre 126 (livre 1) et 107 (livre 20) traitent de tous les sujets sous le seul mode de la critique. En donnant une forme fixe à la raillerie, qui ne s'exprimait auparavant que dans les comédies (chez Plaute ou Térence, par exemple), Lucilius crée un genre, la satire romaine, qui a une longue postérité, avec Juvénal, Horace ou Perse, et qui est le seul genre purement romain. Selon Quintilien « satura tota nostra est » (la satire est totalement nôtre, c’est-à-dire romaine).

Les attaques de Lucilius, propriétaire terrien conservateur, sont surtout portées contre la nobilitas progressiste, son appât du gain et dont la politique, selon lui, mettait en danger la grandeur romaine. Il condamne l'enflure des poètes tragiques et leur premier représentant Accius, ainsi que l'hellénomanie.

Émollient, émolliente (adj.) : du latin emolliens, -entis, du verbe emollire, « amollir ». Amollir (verbe transitif) :Rendre mou quelqu'un, quelque chose.

Hellénomanie (n.f.) : tendance à utiliser les racines grecques pour former des néologismes. Passion pour la civilisation de la Grèce antique.

Vérécondieux, vérécondieuse (adj.) : dérivé de vérécondie, « retenue, discrétion », emprunt savant au latin verecundia. Mot employé au XVIe siècle et repris au XXe siècle.

Cinède (n.m.) : danseur pratiquant des danses érotiques. Inverti, homme efféminé. Prêtre de Cybèle. Spatalocynède : cinède lascif.

 

Impudemment (adv.) : de impudence, lui-même du latin impudentia. Caractère de celui ou de ce qui est impudent, c’est-à-dire d'une effronterie, d'une insolence extrême.

 

Sistre (n.m.) : du latin sistrum, lui-même issu du grec σεῖστρον / seistron, est un instrument de musique de la famille des percussions constitué d'un cadre dans lequel sont enfilées des coques de fruits, des coquilles ou des rondelles métalliques qui s'entrechoquent.

 

Venteuse loquacité : vain bavardage.

Incontinence lacrymale : difficulté de retenir ses larmes.

Paroxystiques (adj.) : se dit d'un phénomène qui se manifeste par des paroxysmes. Paroxysme (n.m.) : le moment le plus aigu d’une maladie ou d’un état morbide. Le moment le plus aigu d’une sensation, d’un sentiment, d’une passion.

Inique (adj.) : du latin iniquus. Qui manque à l'équité, qui est contraire à la justice.

 

Insane (adj.) : du latin insanus, qui a perdu la raison.

Scopophilie (n.f.) : du grec ancien σκοπόςskopos, « celui ou celle qui aime regarder ». Voyeurisme.

Interpolateur / interpolatrice : personne qui interpole, qui rajoute des éléments non existants dans un texte ou un livre, par erreur ou par fraude.

 

Fidius : dieu de la bonne foi ou de la fidélité, par lequel on jurait chez les Romains, en disant me dius Fidius, en sous-entendant adjuvet : « Que le dieu Fidius me soit favorable ! »