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L'UNIVERSITE JESUITE DE GANDIE (français)

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L’UNIVERSITE JESUITE DE GANDIE

A Jordi de Sant Jordi 

« Il est aussi nécessaire d'étudier les hommes que les livres. »

            Baltazar Graciàn y Morales

 

A toi, cité d’azur, je lègue le savoir

Des choses intelligibles auxquelles d’après Platon

Seule l’âme peut accéder ouvrant à la raison

Les profondeurs du Ciel, la force du vouloir.

 

Ici, l’esprit humain découvrira, saisi,

Le sens du sacrifice dans toute sa plénitude,

L’abîme de chaque blessure, les sombres vastitudes

De la pensée qui nie les dieux et l’infini.

 

Le sang saura enfin que tout est lumière

Dès que le cœur ouvert s’éprend de la bonté

Et que le vide fuyant et le rien hanté

 

Ne sont que des vertiges, des viles éclipses solaires !

Phare, tu seras le phare qui guide les égarés

Vers la clarté des ports, vers l’âme de la Beauté ! 

 

            Athanase Vantchev de Thracy

A Paris, ce jeudi 9 novembre, Anno Domini MMVI

Le quatrième duc de Gandie, Fransesc (François) de Borgia, le futur saint François, lança la construction de la seconde enceinte défensive de Gandie et d'une vaste école devenue très rapidement la première  Université Jésuite au monde. En 1550, François de Borgia entra dans la Compagnie de Jésus fondée par saint Ignace de Loyola (1491 - 1556), et abdiqua en faveur de son fils Carles (Charles) de Borgia. Les bâtiments imposants que nous voyons aujourd’hui furent construits au XVIIe siècle : la magnifique église de style romain fut érigée en 1650 et son dôme quelques années plus tard. Les autres édifices qui enferment la cour ombreuse furent terminés en 1680. La façade néoclassique de l’église date de 1722. L’Université connut des jours de gloire exceptionnelle. Plusieurs grands théologiens, écrivains et poètes y furent soit professeurs, soit étudiants. Parmi eux figurent des noms particulièrement glorieux : Baltasar Graciàn y Morales, Joan Andrés Morell, qui, après l’expulsion des Jésuites par le roi Charles III, brilla en Italie où il écrivit son fameux ouvrage de littérature comparative, Dell’origine, progressi e stato attuale d’ogni letterature, l’érudit Francesc Pérez Bayer qui dirigea la Bibliothèque Royal (aujourd’hui Bibliothèque nationale d’Espagne) à Madrid, Antoni Josep Cabanilles, un des plus illustres ambassadeurs culturels de l’Europe, le poète Marc Antoni Orellana… Les Piarists un sigle qui signifie « le clergé régulier des pauvres frères de la  Mère de Dieu et des Ecoles Pieuses » racheta l’immense bâtiment pour y installer une école secondaire qui fonctionne jusqu’au jour d’aujourd’hui. L’enseignement s’y fait en langue valencienne. L’école renferme dans ses murs une collection de tableaux, œuvres de peintres renommées, tel le Maître d’Alzira, Joan Satinyena qui régna en Valence pendant la période qui allait de la mort de Joan de Joanes et le triomphe des Ribaltas (Francisco et Juan). On peut y admirer quelques peintures baroques et cinq sculptures de Manuel Boix représentant cinq membres de la famille Borgia :

 

  1. Calixte III (Alphonse Borgia),  né à Jávita en 1378, pape de 1455 à 1458 ;  son népotisme renforça la puissance des Borgia ; il fit une réponse favorable à l'appel de la mère de Jeanne d'Arc et publia le rescrit permettant sa réhabilitation en 1455. 
  2. Alexandre VI (Roderic Borgia), né en 1431, mort en 1503, pape de 1492 à 1503. Issu d’une famille noble du Royaume de Valence, il était neveu et fils adoptif du pape Calixte III. En 1456, âgé de 25 ans, il fut nommé cardinal. En 1470, Roderric Borgia fit la connaissance de la très belle Vanozza Catanei, une jeune patricienne romaine qui lui donna quatre enfant : Joan (Jean), César, Lucrèce, et Jofre (Geoffroi). Le 11 août 1492, il fut élu pape. En 1494, une partie des prélats à la tête desquels se trouvait Della Rovere, le futur Jules II, tenta de faire déposer ce pape qu’on accusait, non sans raison, de simonie et de corruption. Alexandre VI fit face. Le népotisme et les scandales continuèrent au Saint-Siège, malgré les sévères admonestations de Savonarole. En 1495, Alexandre VI forma avec Milan, Venise, l’empereur Maximilien et les Rois catholiques d’Espagne, la Ligue de Venise qui remporta la bataille de Fornoue et força le retour de Charles VIII en France. Aussi se rapprocha-t-il du trône français. Pendant cette période, son fils César conquit la Romagne. Mécène très généreux et protecteur de nombreux artistes, Alexandre VI mourut brutalement le 18 août 1503 après une soirée de fête. Certains prétendent que le poison en fut la cause.
  3. Saint François Borgia, fils aîné du duc Jean de Borgia, né à Gandie en 1510, ordonné prêtre en 1565, entré dans la Compagnie de Jésus en 1550, élu troisième Général de cette congrégation en 1565, mort à Rome en 1572, canonisé par Clément X en 1671.
  4. César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI et de la patricienne romaine Vanozza Catanei, né à Rome en 1475, sacré à 7 ans protonotaire de la Papauté, évêque de Pampelune et archevêque de Valence à 17 ans, cardinal à 18, créé duc de Valentinois par le roi de France Louis XII en 1498, duc de Romagne en 1501, emprisonné par le pape Jules II après la mort de son père en 1503, réfugié chez son beau-frère, le roi de Navarre, tué au siège de Viana en 1507 ; il servit de modèle au Prince de Machiavel ; sa devise fur Aut Caesar, aut nihil (« Soit Empereur, soit rien »).
  5. Lucrèce Borgia, sœur de César Borgia, célèbre pour sa beauté autant que pour ses mœurs dissolues, née à Rome en 1480 ; elle se maria trois fois, d’abord avec Giovanni Sforza (1493), puis avec Alphonse d’Aragon (1498), tué par son frère en 1500, enfin avec Alphonse d’Este, futur duc de Ferrare (1505) ; à Ferrare, elle fut célébrée comme protectrice des arts par les poètes L’Arioste et Piserre Bembo. Lucrèce Borgia mourut en 1519 à l’âge de 39 ans.

Glose :

Jordi de Sant Jordi (1400-1425) : un des plus grands poètes de langue valencienne. Les autres poètes satiriques et profane qui écrivirent dans cette langue sont : Francesc Ferrer (qui écrivit autour de 1444), Arnau March (vers 1410 – vers 1430), Ausias March (1397-1459), Jaume Roig (vers 1405-1478), Joan Rois de Corella (vers 1438-1497), Bernat Fenollar (1440-1516), Pere Carbó (vers 1390 – vers 1458), Narcis Vinyoles (1470-1515), Lluïs Despuig (vers 1410-1482), Pere Martinez (il travailla autour de 1488), Joan Vidal (il fut actif autour de 1875), Joan Verdanxa (vers 1445-1474), Joan Escrivà ( actif au XVe siècle), Joan Moreno (vers 1454 -vers 1524), Jaume Gaçull (1450-1515), Andreu Febrer (vers 1416 - vers 1458). Je ne cite pas ici les très nombreux poètes religieux et narratifs.

Baltasar Gracián y Morales (Belmonte, près de Calatayud 1601- Tarragone 1658) : écrivain et philosophe jésuite du Siècle d’or espagnol. Élevé par son oncle, qui était prêtre, Gracián étudia ensuite à l'école jésuite de Saragosse  de 1616 à 1619 et devint novice à 18 ans. En 1621, il étudia la philosophie au collège de Calatayud et en 1623 la théologie  à Saragosse. Il fut ordonné prêtre en 1627 et prononça ses vœux en 1635. Il rejoignit l'ordre des jésuites en 1633, puis enseigna dans plusieurs écoles jésuites. Il passa entre autres à Huesca  où il rencontra l’érudit Vincencio Juán de Lastanosa, qui l'aida beaucoup dans sa formation. Baltasar Gracián acquit une réputation de prêcheur, mais eut des démêlés avec ses supérieurs suite à la lecture au pupitre d'une lettre venue de l'Enfer. Il fut nommé ensuite recteur de la Compagnie de Jésus à Tarragona, où il écrivit El Héroe (Le Héros), El Político (Le Politique) et El Discreto (L'Homme universel). Ces œuvres proposent une étiquette ou une manière de se conduire à la Cour. Pendant la guerre contre la Catalogne et la France, il fut l'aumônier de l'armée qui libéra Lérida en 1646. Il enseigna également à l’Université jésuite de Gandie.

En 1651, il publia la première partie du Criticon sans l'autorisation de ses supérieurs. Comme ce n'était pas la première fois qu'il leur désobéissait, il fut réprouvé par la Compagnie. Cela ne l'empêcha pas de publier la troisième partie du Criticon en 1657, aussi fut-il sanctionné et dut-il partir en exil à Grauss. Il voulut ensuite sortir de l'ordre, mais ne put y parvenir.

Gracián est considéré comme un écrivain représentatif du style du baroque espagnol, connu sous le nom de conceptisme, dont il fut le plus important théoricien. Son traité de l'Agudeza y arte de ingenio (Art et figures de l'esprit) est à la fois une œuvre poétique, rhétorique et une anthologie du style conceptiste.

Le Criticon

Les trois parties du Criticon, publiées en 1651, 1653 et 1657, eurent un grand écho en Europe, notamment dans les pays germaniques. Il s'agit sans aucun doute du chef-d'œuvre de l'auteur et de l'une des plus grandes réalisations du Siècle d’or. C'est un long roman allégorique parsemé de touches philosophiques qui rappelle le style romanesque byzantin par les nombreuses vicissitudes et aventures auxquelles les personnages sont confrontés, ainsi que le roman picaresque  par sa vision satirique de la société qui transparaît dans le long pèlerinage que font les principaux personnages, Critile, « l'homme critique », qui incarne le désillusionnement, et Andrénio, « l'homme naturel », qui représente l'innocence et les instincts primaires. L'auteur utilise sans cesse une technique perspectiviste qui se déploie selon les idées ou les points de vue de chacun des deux personnages, mais sur un mode plus antithétique que polyphonique, contrairement au Don Quichotte de Miguel de Cervantès.

Voici un résumé sommaire du Criticon, œuvre fort complexe qui nécessiterait une étude détaillée.

Critile, un homme du monde, fait naufrage sur le rivage de l'île de Sainte-Hélène, où il rencontre Andrénio, l'homme de la Nature, qui a grandi complètement à l'écart de la civilisation. Ils entreprennent ensemble un voyage vers l'île de l’Immortalité, parcourant la longue route de la vie semée d'innombrables embûches. Dans la première partie (« Du printemps de l'enfance à l'été de la jeunesse »), ils rejoignent la cour du roi où ils souffrent de toutes sortes de déceptions ; dans la deuxième partie (« Judicieuse et civile philosophie dans l'automne de l’âge viril » ), ils traversent l'Aragon, où ils rendent visite à Salastano (anagramme du nom de l'ami de Gracián, Lastanosa), voyagent en France, que l'auteur appelle « le désert d'Hipocrinde », uniquement peuplée d'hypocrites et de cancres, et terminent leur périple par la visite d'une maison de fous. Dans la troisième partie (« Dans l'hiver de la vieillesse »), ils se rendent à Rome et y découvrent une académie où se trouvent les hommes les plus inventifs, puis finissent par rejoindre l'île de l'Immortalité.

Le style de Gracián, génériquement appelé conceptisme, est caractérisé par l'emploi d'ellipses et par la concentration d'un maximum de sens dans une forme la plus minimale possible, un style appelé en espagnol l'agudeza (l'« acuité ») et porté à son extrême dans L'Homme de cour, un livre composé uniquement de presque trois cents maximes commentées. Gracián joue continuellement avec les mots et chaque phrase devient un puzzle rhétorique complexe.

Ses admirateurs :

Il fut admiré par Arthur Schopenhauer qui a traduit son œuvre en allemand. Gracián, influença des auteurs comme La Rochefoucauld, Voltaire, Nietzsche.

Par ailleurs, il est probable que Daniel Defoe se soit inspiré du Criticon pour son Robinson Crusoé.