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GIORGIONE - français / anglais

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GIORGIONE

(Commonitorium)

« Si, voci non più udite si risvegliano »
(« Oui, des voix qu’on n’entendait plus se réveillent »)

 

Mario Luzi

I.

Rien d’autre, une vie devenue

Royaume de la palpitante beauté

En dehors de toute oscillation de l’opacité !

La prescience de l’air, la liberté originelle,

Et si présente, la totalité des temps,

Le monothélisme de la douleur !

II.

Captieuse odeur d’une bouleversante existence

D’incessante louange

Et de douceur inentamée !

Dans le corps des couleurs, Giorgione,

Tu as déposé tes hallucinations, tes rêves, tes mirages,

Le sang de tes plaies et les mystères

Impénétrables de ton somptueux esprit !

III.

Tu savais, Giorgione, tu savais

Que pour arriver à l’immortalité

Et à Dieu, il te fallait passer

Par la bouillonnante intimité de toi-même.

Toi, le génie, qui a rejoint

La clarté éternelle à 33 ans !

IV.

Je tremble devant la poésie

Insurpassable de tes tableaux,

Devant la splendeur insaisissable

De ton âme faite de sources vives !

Que d’éclairs de visions absolues

Scellées dans la dense matière

Des gestes d’une élégance envoûtante

De tes personnages énigmatiques

Marqués par la tragique expansion de leurs êtres !

V.

Cette lumière raréfiée,

Ces constellations de nuances éblouissantes,

Ces paysages humides devenus

Un flamboyant intérieur de l’âme,

Cette tristesse saignante faite tienne goutte à goutte.

Suavité de la hauteur et de la pureté,

Sublimité des essences !

VI.

Toi, Giorgione,

Vigile à la porte du cœur !

Toi qui as su revenir

Au-dedans de toi-même pour

Y demeurer à jamais !

Toi et le vent qui avez laissé

Vos blessures sur le visage fuyant

Des heures et des jours !


Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 24 juillet 2017

Glose :

Giorgio Barbarelli ou Zorzi da Vedelago ou da Castelfranco, dit Giorgione (1477-1510). Il n'a donc vécu que 32 ans. Il était cependant l'un des peintres les plus célèbres à Venise de son vivant. La plupart de ses tableaux ont été commandés par les premiers collectionneurs. La particularité de ces intellectuels hautement cultivés, aujourd'hui mal connu, rend ses œuvres bien mystérieuses. Giorgione a fait de multiples innovations dans sa pratique de peintre, ce qui lui a permis de modifier ses tableaux au moment même où il peignait. Le dessin y était moins contraignant. Cette pratique s'est rapidement communiquée à tous les peintres vénitiens et bien au-delà jusqu'à aujourd'hui : car elle ouvre la création à une plus grande spontanéité et à une plus grande recherche en termes de peinture.

 

On ignore tout de son patronyme : Giorgio, en vénitien Zorzo ou Zorzi de Castelfranco Veneto, lieu de sa naissance. Sa maison natale a été transformée en musée, où l'une des rares œuvres qui lui est attribuée avec certitude est exposée : la « Frise des arts libéraux et mécaniques ». On dit que le surnom de Giorgione (Giorgione ou Zorzon signifient le grand Georges) lui fut donné par Giorgio Vasari « pour son allure et sa grandeur d’âme ».

Commonitorium (n.m.) : Aide-mémoire. Le Commonitorium ou Aide-mémoire fut écrit en latin par saint Vincent de Lérins sous le surnom de Peregrinus, trois années avant le concile d’Éphèse (431). Saint Vincent était moine sur l’île de Lérins.

Le concile d'Ephèse proclame Marie « Mère de Dieu ».

Mario Luzi (1914-2005) : poète, dramaturge, essayiste et sénateur italien. Mario Luzi compte parmi les poètes italiens les plus importants du XXe siècle. Sa personnalité et son œuvre le placent au premier rang de la « troisième génération » poétique italienne ou « deuxième génération  hermétique », aux côtés d’Attilo Bertolucci, Piero  Bigongiari et Vittorio Sereni.

 

Porté aux nues avec le recueil Avènement nocturne (1940), considéré dès sa parution comme un ouvrage majeur de la poésie italienne, Luzi devient le poète emblématique de l’hermétisme florentin. Bien que ses recueils immédiatement ultérieurs s'en éloignent irrévocablement, cette étiquette va cependant le poursuivre pendant plus de vingt ans au point qu’il est devenu successivement la cible dans les années 1950 des néoréalistes puis, dans les années 1960, de la néo-avant-garde,  jusqu'à être considéré comme « une page à tourner » selon l'expression d'Edoardi Sanguinetti.

 

En 1963, Dans le magma, il montre une évolution radicale dans sa poétique. Jusqu'alors intime et lyrique, dans une écriture tournée sur soi, Luzi déclare que « l'avenir est à une forme poétique qui sache accueillir une pluralité de voix et d'expériences, et intègre la dimension d'affrontement, de débat, inhérente à la modernité ». Cette nouvelle approche va faire de Luzi le principal interlocuteur des plus jeunes poètes italiens des années 1970 (Cesare Viviani, Eugenio De Signoribus).

Monothélisme (n.m.) : un courant de pensée du christianisme, développé au VIIe siècle dans le but de réunifier l'Église chalcédonienne et les Églises des trois conciles, et condamné comme hérésie au troisième concile de Constantinople en 681.

 

ENGLISH :

 

Giorgione

(Commonitorium)

‘Si, voci non più udite si risvegliano’

(Yes, the voices that were no longer heard are now awakening)

 

Mario Luzi

 

1.

Just this, a life that became

a kingdom of pulsating beauty

beyond any opaque fluctuation.

 

The prescience of the air, the original freedom,

and, so very present, the totality of times,

the monothelitism of sorrow!

 

2.

Deceptive redolence of a disorientating existence

of unceasing praise

and unimpaired gentleness!

 

Within the body of the colours, Giorgione,

you deposited your hallucinations, your dreams, your mirages,

the blood of your wounds and the impenetrable mysteries

of your sumptuous spirit!

 

 

 

3.

You knew, Giorgione, you knew

that to arrive at immortality

and to reach God, you needed to pass through

the seething intimacy of yourself.

 

You, the genius, who was reunited with

the eternal light at the age of 33!

 

4.

I tremble before the unsurpassable poetry

of your paintings,

before the elusive splendour

of your soul wrought from living springs!

 

How many sudden glimpses of the absolute

are sealed in the dense materiality

of the wonderfully elegant gestures

of your enigmatic characters

marked by the tragic expansiveness of their being!

 

5.

This rarefied light,

these constellations of dazzling nuances,

these humid landscapes that have become

like a blazing interior of the soul,

this bloody sadness you made your own drop by drop.

 

Sweetness of nobility and purity,

sublimity of essences!

6.

You, Giorgione,

watcher at the door of the heart!

 

You who knew how to return

to your inner world

and dwell there for ever!

 

You and the wind who both left

your wounds on the fleeing faces

of the hours and the days!

 

 

Translated from the French of Athanase Vntnchev de Thracyby Norton Hodges