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Le cireur de souliers - français / anglais

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LE CIREUR DE SOULIERS

 

« Heureux celui qui  a tissé

Des beaux jours passés dans la joie »

Alcman

 

I.

 

Il descend en ville

Des sordides banlieues de la mélancolie,

Lui, le jeune homme au visage halé

Comme une pêche du mois d’août,

Des soleils blancs et les vents de poussière

Ont écrit sur sa peau qui sent le jasmin frais

L’histoire paisible de sa vie simple

Comme la syntaxe limpide d’un poème de lumière.

 

Il porte entre ces cils soyeux

L’antique fierté blanche de l’Atlas

Où à ses rêves secrets

Se mêle un vague sentiment d’amour encore pur

Et la clarté d’un sourire sensuel

Qui le porte de l’autre côté du malheur !

 

Ô mon poème, emprunte le rythme harmonieux

Des flocons des montagnes !

Fais que le pouvoir de mes mots

Tienne du sortilège !

 

II.

 

Voici qu’il s’accroupit devant une paire de souliers usés

S’installe avec une élégance claire,

Sort de sa boîte disgracieuse ses brosses et ses pots de cirage

Et s »abîme, absent à sa propre vie,

Dans une haletante suite de gestes frénétiques !

 

Son corps tout en muscle gonflés se met à frémir,

Son beau visage s’illumine

Et sent la fraîche clarté des montagnes,

La paix pharaonique des cimes mauves

La chorale des prés couleur de houx vert.

 

Ravi par sa nostalgique rêverie, sourd aux cris convulsifs du monde

Il laisse chanter ses mains agiles sur le cuir,

Tout haletant comme s’il courait derrière l’aube élégiaque

De cette journée radieuse !

 

III.

 

Puis, souriant comme une statue grecque,

Frissonnant d’une pudeur presque enfantine

Il se lève et part poursuivant

Avec une allure digne, la course du soleil,

Et marche au pas légers de ses pensées

Vers la demande d’un nouveau client !

 

IV.

 

Et voici que la journée commence à battre ses ailes fatiguée.

Un nœud de solitude dans sa poitrine

Des bribes de foi au creux du ventre

Et une humble espérance étrangère à toute témérité,

Il regagne le modeste foyer de ses parents

Où l’attendent, joyeux comme des pinsons,

Un parterre de marmots aux cheveux en broussaille !

 

Ô toi, jeune homme, mon frère d’éternité !

Ô cœur taciturne devenu le prieuré

De toutes les âmes vraies de la terre !

V.

 

Mais avant d’embrasser les petits,

Il s’avance, les yeux lourds d’affection,

Vers la couche de sa frêle mère malade,

Sort l’argent de sa poche et le dépose, sans se hâter,

Avec une sorte de divine satisfaction,

Avec une imperceptible tendresse au fond des prunelles

Dans les mains de sa génitrice qui se sait déjà exclue du futur !

 

Il se tourne vers le mur,

Essuie une larme parfumée comme les pétales du jasmin

Et regagne, au milieu de ses nombreux frères cadets,

Sa couche dure et les murmures bas de l’amour.

 

VI.

Et il s’endort avec le sommeil des bienheureux

Et il rêve, porté par la chorale des étoiles

Et la légère mobilité des planètes

Vers le concert céleste des mondes inconnus !

 

Et c’est la lumière, la lumière partout

Suave et éblouissante

Comme son âme devenue, l’espace d’une nuit,

Égale à l’éternité !

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Marrakech, le 8 février 2017

 

Glose :

Alcman de Sardes vécut à Sparte au VIIe siècle av. J.-C. Il y composa de nombreux poèmes d’amour, des hymnes, et surtout des Parthénées, des chants gracieux exécutés aux processions par les jeunes filles. De son œuvre il ne nous reste que des lambeaux où l’on devine un esprit charmant et un noble et ample don poétique.

 

ENGLISH :

 

The Shoe Shiner

‘Happy the man who has woven together sunny days spent in joy.’

Alcman

 

1.

He goes down into the town,

the sordid melancholy suburbs,

this young man with a face tanned the colour

of peaches in August,

white suns and wind-blown dust

have written on his skin fragrant with fresh jasmine,

the peaceful history of his simple life

like the limpid syntax of a poem made of light.

 

His eyes, beneath silken lashes,

bear the ancient white pride of the Atlas mountains

where a vague feeling of still pure love

mingles with his secret dreams

and the bright sensual smile

which will carry him through times of misfortune!

 

Poem, lend me the harmonious rhythm

of mountain snowfalls!

May the power of my words

weave a magic spell!

 

 

2.

Now he squats down before a pair of well -worn shoes

settles on his heels with an uncomplicated grace,

takes the brush and polish from his humble box

and gives himself over, his thoughts elsewhere,

to a breathless sequence of frenzied gestures!

 

His muscular body begins to tremble,

his handsome face lights up

and he can sense the bright freshness of the mountain,

the immense peace of purple mountain tops,

the choir of meadows the colour of green holly.

 

Enraptured by his nostalgic reverie, deaf to the convulsive clamour of the world,

he lets his agile hands sing all over the leather,

breathing heavily as if he were running to catch up with the elegiac dawn

of this radiant day!

 

3.

Then, smiling like a Greek statue,

aquiver with an almost childlike modesty,

he rises and leaves, following

the course of the sun with a dignified gait,

making his way in rhythm with the light steps of his thoughts

towards the next customer of the day!

 

 

4.

And now the day begins to beat its tired wings.

With a knot of solitude in his breast,

scraps of faith in the pit of his stomach

and a humble hope alien to all rashness,

he returns to the modest home of his parents

where there awaits, joyful as chaffinches,

a gaggle of wild-haired children!

 

You, young man, my brother in eternity!

O taciturn heart become the priory

of all the true souls of the earth!

 

5.

But before he embraces his children,

eyes heavy with affection, he approaches

the bed of his frail sick mother,

takes the money from his pocket and puts it, without haste,

with a kind of divine satisfaction,

with an imperceptible tenderness deep in his eyes

into the hands of his mother who already knows she has little stake in the future!

He turns towards the wall,

wipes away a tear fragrant as jasmine petals

and returns, through the throng of his numerous younger brothers,

to his hard bed and low murmurs of love.

 

 

6.

And he sleeps the sleep of the just

and he dreams, borne by the choir of stars

and the gently moving planets

towards the celestial concert of unknown worlds!

 

And there is light, light everywhere

sweet and dazzling

become in the space of one night, like his soul ,

equal to eternity!

 

Translated from the French of Athanase Vantchev de Thracy by Norton Hodges

Mis à jour ( Vendredi, 10 Février 2017 20:05 )