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ODE AU CACIQUE GUARANI NISIO GOMES (français)

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ODE AU CACIQUE GUARANI NISIO GOMES

« Et le cinquième Ange sonna… Alors je vis un astre qui du ciel avait chu sur la terre. On lui remit la clef du puits de l’Abîme… »

 

Apocalypse IX, 1

 

I.

 

Pleurez, Indiens,

Pleurez, Amis de mon cœur,

Enfants du peuple merveilleux de Kaiowa Guarani !

Vous qui chérissez la pureté de vos cœurs

Et nourrissez dans vos corps élégants et fiers

La farouche volonté de vivre

Sous le bouclier protecteur de la divine liberté !

 

Amis de mes lourds soucis, Amis,

On a assassiné aujourd’hui

Votre Maître et Guide,

L’indomptable cacique

Nisio Gomes !

On a tiré sans vergogne, des balles perfides

Dans sa tête, sa poitrine, ses bras et ses jambes !

 

II.

 

Pleurez, Amis de mon poème,

Que l’air du Mato Grosso do Sul,

Que le ciel du Brésil tout entier

S’ébranle de la douloureuse vibration

De vos sanglots !

 

Que gronde le ciel, que tremble d’indignation la terre

Au milieu des tendres brumes roses de l’été,

Au milieu de la suave moiteur des forêts,

Sous les bouffées des senteurs enivrantes des prairies,

Que vos larmes se changent en puissante armée de guerriers,

Et vos cris de chagrin en glaives d’azur invincibles et justes !

 

Nisio Gomes est tombé comme un mûr épi de blé

En ce jour hideux, la bouche rouge de terreur,

Pour vivre à jamais, esprit de lumière,

Dans la pure ferveur de vos corps,

Dans vos chants tissés de lueur nostalgique,

Dans vos danses où rayonnent vos âmes sans chaînes !

 

Des tyrans sans cœur ni visage, des charognards immondes

Ont massacré, les entrailles pleines de haine morbide,

L’aimable vieux Sage des steppes,

Le superbe Orateur, compagnon du soleil,

Des vents et des pluies,

Le Chasseur amoureux de gibiers et de rêves,

Le mari et le père bienveillant

Comme est bienveillant l’aigle qui protège ses petits.

 

Sur lui se sont précipités,

Du haut des sphères lumineuses, les Anges bienheureux,

Ils sont descendus enveloppés de voiles légers de nuages,

Pour se saisir de son âme immortelle,

De son âme bleue comme les clochettes des prés,

Pour l’emporter, dans leur essor divin, vers

L’incessante lumière des cieux des cieux !

III.

 

Le Dieu des justes a versé sur sa tête d’Homme pur de clarté,

Son huile d’immortelle splendeur,

Sa bonté ineffable et la grâce de sa miséricorde plénière !

 

Ô joie rayonnante, échelle par laquelle

Les âmes absolues montent vers l’éternité !

 

Ô féroce douleur,

Qui vient comme un vautour affamé

Foncer sur les cœurs vierges de son peuple tragique !

Soufflez, déchaînez-vous tourbillons de l’affliction,

Faites frémir les veines fiévreuses des somptueux Indiens !

 

IV.

 

Soyez maudits sept fois par Dieu de la Colère

Et par tous les insondables esprits célestes de la vengeance,

Vous, chacals cupides, planteurs insatiables de mort,

Éleveurs voraces, hyènes assoiffées de chair limpide,

Vous, voleurs impénitents, brigands carnassiers

Des terres sacrées des tribus affables, paisibles, sereines

Des enfants de Kaiowa !

 

Qu’une éternelle nuit glaciale vienne s’abatte sur

Vous et votre hideuse postérité,

Que les ténèbres gluantes

Se referment pout toujours sur votre avide cruauté.

 

V.

 

Ô Seigneur, accorde-moi le don sublime des larmes !

Console, ô Maître de la Vie immortelle,

Pourvoyeur de l’exquise profusion de Ta tendresse inépuisable,

Le cœur lacéré des hommes de la Terre,

Quand tout est réduit au néant du néant,

Quand toute choses dans ce monde d’injustice effroyable

S’évanouit comme l’ombre fugitive des acacias !

 

Mais le tombeau, vil dévorateur de chair, ne peut tout engloutir !

Auréolés d’astres et de fleurs impérissables,

Les héros admirables gardent la gloire de leur beauté,

La puissance de leur sainte volonté,

Les honneurs libérateurs de leurs actes !

 

Fugacité de l’horreur,

Fulgurances meurtrières,

Vous ne pouvez effacer

Les actions d’éclats

Qui rendent éternel le nom de  Nisio Gomes

Ni le signe mystique de l’étoile sur son front !

 

VI.

 

Pleure-le, ô sereine et placide Terre indienne, toi, sa Mère,

Pleurez-le, prairies printanières

Ornées de la verte tunique des herbes vigoureuses,

Couronnées de colliers multicolores de fleurs fraîches,

Lamentez-le, vierges forêts ombreuses, exaltez-le,

Joyeux oiseaux aux chants majestueux,

Gardez intact son visage ensanglanté,

Innombrables lacs à l’eau vivante du Brésil !

 

Et vous, colombes aériennes, filles de l’amour éthéré,

Venez verser sur le talus où Nisio est tombé

Vos chants de dévotion.

Que les hirondelles au corps de fuseau agile

Enveloppent de l’ombre légère de leurs ailes de soie

Lé divine épopée de son sommeil !

 

VII.

 

Non !

 

Nisio n’est pas mort, Amis de mes prunelles !

Nisio, mon Frère en Humanité,

Tu es la suprême vérité des hauts martyrs,

Ta mort cruelle a rempli l’air vicié du Brésil

De l’odeur sacramentelle des lys blancs !

 

Les siècles exalteront ton nom

Et les mots sacrés qui glorifient ton exploit

Seront plus suaves que la rosée

Sur les lèvres rayonnantes des amants.

 

Nisio,

 

Tu es le souffle vaporeux de l’été,

L’eau vivifiante du grand fleuve puissant

Qui nourrit les racines des hommes et des arbres,

 

Tu es la généreuse charité qui desserre

De ses mains aériennes l’étau de la navrante douleur,

Ton sang juste est devenu le bouclier de lumière

Contre la ténébreuse férocité de l’assassine avarice !

 

Nisio, mon Ami en la Miséricorde,

Tu seras derechef l’air libre que respireront

Les poitrines solaires

Des prodigieuses générations bénies

Des immortels Guarani

Gardiens de l’Arbre céleste de la Paix !

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, juillet 2013

 

Glose :

Nisio Gomes (tué en 2011 à 59 ans) : chef indien Guarani, sauvagement fusillé dans le centre-ouest, près de la frontière du Paraguay, par un groupe d’une quarantaine d’hommes armés et masqués. Une attaque organisée par des gros propriétaires qui désirent s’accaparer des terres agricoles des Indiens. Cet événement tragique a lieu dans le campement Kaiowa Guarani, dans l’État du Mato Grosso do Sul (Brésil). La Fondation nationale des Indiens (Funai), organisation officielle de défense des tribus aborigènes, n'a pas exclu d'autres victimes, ces hommes armés ayant emmené deux jeunes gens et un enfant avec le corps de Nisio Gomes.

Les Guarani occupent un territoire situé entre plusieurs grandes exploitations agricoles qui fait partie de leurs terres ancestrales et qui n'a pas encore été délimité par les autorités.

Les agresseurs « sont venus pour tuer notre chef », a déclaré un témoin, dont l'identité n'a pas été révélée pour des raisons de sécurité. Il a précisé que le cacique (chef) Nisio Gomes avait été tué par des balles tirées dans la tête, la poitrine, les bras et les jambes. La plupart des membres de la communauté, composée d'environ soixante personnes, ont fui dans la forêt.

Jusqu'au début de ce mois, la communauté a vécu sur les bords d'une route dans l'attente d'une reconnaissance de leurs droits à la terre. Le 1er novembre, les Indiens ont occupé des terres situées entre un groupe de fermes installées sur le territoire traditionnel de la tribu.

En février 2007, peu après la décision du gouvernement de l'État du Mato Grosso do Sul de cesser de fournir une aide alimentaire aux Indiens Guarani du Brésil, deux enfants sont morts et plusieurs dizaines d'autres ont été hospitalisés des suites de malnutrition aiguë. En 2004, après le scandale de la mort de 21 enfants, ce programme alimentaire avait été mis en place pour aider les familles les plus démunies. Les Guarani occupaient 8 Mha de forêts dans le Mato Grosso do Sul actuel. Expulsés par les planteurs des soja et les éleveurs de bétail, les 30 000 Guarani restants vivaient dans des campements surpeuplés. En 2005, ils avaient alerté les autorités sur le fait que la malnutrition et la misère étaient liées au manque de terre : « On ne peut discuter de ce problème comme s'il s'agissait simplement de « donner à manger aux Indiens ». Nous étions un peuple libre dans un environnement généreux. Aujourd'hui, notre vie dépend de l'aide du gouvernement. Cette politique paternaliste ne nous permet pas de nous épanouir en tant que peuple. Nous devons faire revivre nos terres ; elles doivent être officiellement reconnues par le gouvernement et leurs envahisseurs doivent en être chassés. »

De rares Indiens Guarani ayant échappé à l'assimilation vivent encore en tribu, dans la jungle du Nord Paraguay. Mais leur territoire, menacé de déforestation, se réduit de jour en jour.

Peuple semi-nomades, les Guarani se déplaçaient autrefois à la recherche de terres fertiles.