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NIZAMI (français / anglais)

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Nizami

 

(Ode)

« Tout ce qu'il y a en astronomie,
ou les détails dans toutes les sciences,
Je les ai appris, et j'ai cherché

dans toutes leurs pages, leurs mystères ».

Nizami

 

I.

 

Nizami, Nizami,

Tu as fait, mon Ami Nizami,

Le questionnement et la quête !

Toi qui as pratiqué la poésie

Comme un exercice suprême de la suave liberté,

Toi dont l’âme a exploré

Avec les flammes d’une ferveur alliciante

Les méandres ardus de la vie.

Toi, le grand calligraphe des sentiments,

Le maître de la tendresse ensoleillée et affectueuse,

Le prince de la tristesse enjouée et moqueuse !

II.

Comme ton âme confiante,

Alerte, avisée, calme et avenante

Fait frissonner mon âme, le soir,

Quand les armées des étoiles et des cigales

Font retentir  la native majesté des airs

Et palpiter la poitrine des impalpables nuits.

Comme tes vers flammés,

Gardiens sacrés du temps, mon honorable Prince,

Me font frémir face à l’éternité

Et force mon cœur à battre à hauteur de l’univers.

Tes mots, pictogrammes célestes,

Habitués à l’encre des brumes,

S’appliquent à courir à l’envers du temps.

III.

Tes immortels livres,

Puits de mystères,

Entourent de leur lueur extatique

Mon sommeil :

Makhzan al-Asrar, Khosrow o Shirin,

Leily o Majnoun

Haft Paykar, Eskandar-Nameh !…

 

Toi qui fais partie

De l’immense arbre généalogique

De la haute poésie,

Toi, branche hallucinée

Du Verbe éternel,

Âme qui a si bien incarné en chantant

La modulation des couleurs !

 

IV.

 

Mots denses comme du vin charnu

Et savoureux tel le grand vin  Sascicaia !

Une véritable quintessence de goût.

Exaltation à l’espérance la plus radicale

Qui ignore magistralement le deuil des choses !

 

Ami mien,

Compagnon fidèle des hommes et des anges

Comme mon cœur te chérit !...

 

V.

 

Non, tu n’aimais pas les tristes paroles

Qui raient le cristal de l’air,

C’est pourquoi l’eau et la lune

Aiment réciter tes poèmes.

 

Sentiers tranquilles,

Palpable tendresse,

Arbres et montagnes

Qui ne cessent d’abriter les êtres errants !

 

Notes célestes de tes vers

Qui se complètent constamment,

S’enrichissent,

Se chevauchent !...

 

VI.

 

Nizami, mon Ami,

Toi qui, enfant enchanté,

Aimais la poussière des routes,

Les croûtons de pain trempés dans l’eau chaude,

Le bonjour ordinaire des passants,

Le salut des passereaux,

Une lettre d’ami,

La pluie fine,

Un hérisson sauvé,

Les vieilles chansons de ton pays mélodieux

Et ses douces pluies fruitières !...

 

Je t’aime, mon Ami,

Toi qui savais caresser les âmes aussi sûrement

Qu’une main qui caresse

Les cheveux d’une femme endormie !

 

VII.

La solitude était ta grande maison ancienne,

Ta demeure plaisantée de couronnes de jacinthes !...

 

Vie à l’enfance belle comme une envolée de colombes,

Des paroles au poids d’un papillon,

Souffle des brises sans épaisseur,

C’est toi tout entier, mon Ami !

 

VIII.

 

Oui, tu aimais, Nizami,

Les dentelles des regards,

L’efflorescence de l’air,

Les bourgeons du coeur

Les rires au parfum d’eucalyptus,

Les lèvres luxueuses

Comme des flacons de parfums très chers

Au milieu des heures

Révolutionnées par le chant des insectes.

 

Avec ton cœur qui donnait

Directement sur la Voie lactée,

Sur les voiles de l’aube qui voguent dans le ciel,

Sur la moire des prairie du magique Azerbaïdjan.

 

IX.

 

Les nappes damées rouges,

Les oreillers brodés,

Les portes de chêne qui chantent,

Le monde entier se mouvait

À l’intérieur de ta pensée !

 

Ah, mon Ami Nizami,

Hélas, toute hiérarchie finit

Devant la Beauté et la Mort !

 

Memoria quoque ipsam cum voce

Perdidissemus si tam in nostra potestate

Esset oblivisci quam tacere

X.

Tes livres sont riches

Comme des vins de sacre

Aromatiques, fruités, jeunes, charmeurs !

 

Oui, mon Ami,

Qui meurt dans la certitude de vivre en Dieu

Ne meurt pas !

 

Toi qui connaissais la distance absolue,

Le pur lointain !

Toi qui aimais la clameur

Des petites fleurs des champs

Qui réjouissent le regard

Et les feuilles d’automne qui tournoient

Autour du tronc de l’arbre

Lourdes de fin amère, nostalgique, désolée.

 

XI.

 

Toi qui as connu la tristesse au goût de fruits mûrs,

Les alternances d’exaltations et de tourments

Sous l’étincelante blancheur de la neige.

 

Toi qui criais dans les puits

Des secrets trop lourds à porter,

Voyant le cœur de toute chose,

Comprenant que tout est tissé de forces amicales,

Que la vraie unité du monde

Est le Poème et non le livre.

 

XII.

 

Voici que la nuit pose

Avec un raffinement infini ses pieds mauves

Sur les dômes végétaux  des arbres

Et pénètre les murs ajourés de la forêt.

 

Ton âme s’oublie en elle-même et,

Effleuré par la musique de l’éther,

Elle se confond avec l’âme de l’Univers

Palpitante en soi,

Comblée par son propre éclat.

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, le 14 novembre 2012

Glose :

Nizami ou Nezami Ganjavi (en persan : نظامی گنجوی, en kurde: Nîzamî Gencewî, نیزامی en azéri : Nizami Gəncəvi), de son nom complet Nezam al-Din Abu Mohammad Elyas Ibn Yusuf Ibn Zaki Ibn Mu’ayyad Nezami Ganjavi (1141-1209) : poète, savant et écrivain persan. Il est né à Gandja (Azerbaïdjan) où il est resté jusqu'à sa mort.

Nizami est avant tout un grand savant et auteur d’épopées romanesques, influencé profondément par le mysticisme. Tous les membres de la famille de Nizami étaient savants. Dès son jeune âge, il commença à étudier toutes les branches scientifiques, philosophiques et théologiques de son époque. Nous disposons de très peu d’informations concernant sa vie. Néanmoins, nous savons qu’il devint tôt orphelin et qu’il fut élevé par son oncle maternel, Khadjeh Omar, homme de très grande culture. C’est d’ailleurs lui qui transmit tout son savoir à Nizami. Sa mère, Raïssa, était kurde.

Nizami se maria trois fois. Le prince de Darband, Fakhr-é din Bahramshah, lui offrit une jeune et jolie esclave Kiptchak. Elle s’appelait Afagh. Il l’épousa. C’était sa première femme, et sa bien aimée, avec qui il a eu un seul et unique enfant qu’il nomma Mohammad Afagh. Sa femme décéda juste après l’achèvement de Khosrow et Chirine. Étrangement, les deux autres épouses de Nizami décédèrent elles aussi peu après l’achèvement d’une de ses épopées. C’est la raison pour laquelle il se plaignait amèrement auprès de Dieu avec ce verset : « Oh Dieu, pourquoi est-ce que pour chaque Masnavi (long poème) je dois sacrifier une femme ? » De poésies lyriques aux poèmes didactiques de contenu moral et mystique, ses œuvres sont illustrées d'anecdotes et très riches en puzzles. Son art est la construction de quatre romans en poésie :

« Khosrow et Chirine », conte la vie et les amours du roi sassanide, Khosrow II, et de la princesse chrétienne Chirine. « Leili et Madjnoun », inspiré d'une vieille légende arabe, est l'histoire d'une passion amoureuse mutuelle qui ne s’accomplit que dans la mort. « Les Sept Idoles » a pour héros le roi sassanide, Bahram Gour, célèbre pour ses exploits et ses amours ; ses sept épouses, filles des rois des Sept Climats, lui content chacune une histoire merveilleuse. Et finalement, « Le Livre d'Alexandre » exalte la sagesse surhumaine du conquérant, « figure divinisée, comme un composant de messages prophétiques » dans la tradition musulmane.

Il est par ailleurs très difficile d'accès, puisqu'il a un langage codé et très complexe. Seyyed Mahammad Ali Oraizi (1882-1954), savant iranien, a consacré une grande partie de sa vie aux œuvres de Nizami, et a pu les interpréter.

Paroles de Tacite :

Memoria quoque ipsam cum voce

Perdidissemus si tam in nostra potestate

Esset oblivisci quam tacere

Nous aurions même perdu la mémoire avec la voix,

S’il était autant en notre pouvoir

D’oublier que de se taire.

Alliciant, e (adj.) : du verbe allicier, existant en moyen français sous la forme alicier. Ce verbe vient du latin allicio, « attirer à soi notamment en charmant », et plus particulièrement de sa forme allicere. Adjectif rare (littéraire) qui signifie : séduisant, attirant.

 

 

ENGLISH :

Nizami

 

(Ode)

 

‘Whether the whole of astronomy,

Or the fine detail of every science,

I have learned them and on

Every page sought their mysteries’

 

Nizami

 

I

 

Nizami, Nizami,

My Friend Nizami, you were both

Questioner and seeker!

You who practised poetry

As a supreme exercise in sweet liberty,

You whose soul explored

With the flames of a seductive fervour

The arduous meanders of life.

You, the great calligrapher of feelings,

The master of sunny and affectionate tenderness,

The prince of cheerful and mocking sadness!

 

II

 

How your trusting soul,

Alert, sensible, calm and pleasing in its grace

Makes my soul tremble on those evenings

When the armies of stars and cicadas

Make the native majesty of the air resound

And the breast of the impalpable nights beat faster.

How your fired lines,

Sacred guardians of time, my honourable Prince,

Make me shudder in the face of eternity

And force my heart to beat on a par with the universe.

Your words, celestial pictograms,

Used to the ink of mists,

Strive to run on the backward side of time.

 

III

 

Your immortal books,

Wells of mysteries,

Surround my sleep

With their ecstatic gleam:

 

Makhzan al-Asrar, Khosrow o Shirin,
Leily o Majnoun
Haft Paykar, Eskandar-Nameh !…

 

You who form part

Of the immense family tree

Of the noblest poetry,

You, the visionary branch

Of the eternal Word,

Soul which has so well become flesh by singing

The modulation of colours!

 

IV

 

Words dense as fleshy wine

And sweet as the great Sascicala wine!

A true quintessence of taste.

Exaltation with the most radical hope

Which in its magnificence makes nothing of the mourning in things!

 

My friend,

Faithful companion of men and angels

How my heart cherishes you!...

 

V

 

No, you had no love for the sad words

Which scratch the crystal of the air,

That is why both water and moon

Love to recite your poems.

 

Quiet paths,

Palpable tenderness,

Trees and mountains

Which never cease to shelter wandering souls!

 

Celestial notes of your lines

Which constantly complement one another,

Grow richer,

Overlap!...

 

VI

 

Nizami, my Friend,

You who, like a delighted child,

Used to love the dust of roads,

Crusts of bread soaked in warm water,

The ordinary good mornings of passers-by,

The greetings of sparrows,

A letter from a friend,

Fine rain,

A rescued hedgehog,

The old songs of your melodious country

And its gentle rain redolent with fruit!...

 

I love you, my Friend,

You who knew how to caress souls with as much certainty

As a hand that caresses

The hair of a sleeping woman!

 

VII

 

Solitude was your great old house,

The dwelling made of hyacinth wreaths you joked about!...

 

A life with a childhood as beautiful as a flight of doves,

Words with the weight of a butterfly,

The breath of breezes with no thickness,

That’s you entirely, my Friend!

 

VIII

 

Yes, Nizami, you loved

The lace of glances,

The efflorescence of the air,

The buds of the heart

Laughter with the fragrance of eucalyptus,

Luxurious lips

Like bottles of very expensive perfume

In the midst of hours

Stirred by the song of insects.

 

With your heart which gave

Directly onto the Milky Way,

Onto the veils of the dawn sailing in the sky,

Onto the marbled grasslands of magic Azerbaijan.

 

IX

 

The dense red tablecloths,

The embroidered pillows,

The singing oak doors,

The whole world moved

Inside your thoughts!

 

Ah, my Friend Nizami,

Alas, every hierarchy falls

In the face of Beauty and Death!

 

Memoria quoque ipsam cum voce
Perdidissemus si tam in nostra potestate
Esset oblivisci quam tacere

 

X

 

Your books are as rich

As consecration wines

Aromatic, fruity, young, charming!

 

Yes, my Friend,

Whoever dies in the certainty of living in God

Does not die!

 

You who knew absolute distance,

The purity of the remote!

You who loved the clamour

Of the little flowers of the fields

Which delight the eyes

And the autumn leaves which spin

Around the trunk of the tree

Heavy with a bitter, nostalgic, desolated ending.

 

XI

 

You who knew the sadness in the taste of ripe fruit,

The alternation of elation and torment

Under the sparkling whiteness of snow.

 

You who shouted into wells

Secrets too heavy to bear,

Seeing the heart of every thing,

Understanding that everything is woven with friendly forces,

That the true unity of the world

Is the Poem not the book.

 

XII

 

Now the night rests

Its mauve feet with infinite refinement

On the vegetable domes of the trees

And penetrates the gaps in the forest walls.

 

Your soul becomes  absorbed in itself and,

Brushed by the music of the ether,

Merges with the soul of the Universe

Heart racing,

Overwhelmed by its own brilliance.

 

Traduit en anglais par Norton Hodges

Mis à jour ( Mardi, 18 Juin 2013 12:46 )