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SADEGH HEDAYAT - LE GENIE IRANIEN (français)

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ODE A SADEGH HEDAYAT, LE GENIE IRANIEN

 

A toi, mon frère aimé, toi qui, plongé dans la plus profonde solitude et la plus atroce misère au milieu d’une ville folle et opulente comme Paris, t’es suicidé en 1951 !

 

« Si, de tout temps, sages et saints furent obscurs et pauvres,

Pourquoi pas nous, les isolés et les candides ? »

Pao Tchao (421-463)

 

I.

 

Aujourd’hui, mon frère, Ami des dieux,

Tu es venu tôt le matin frapper à la porte de mon âme !

 

Toi, ange crépusculaire,

Qui as connu les abîmes de la souffrance rédemptrice !

 

Toi qui es né sous les splendide étoiles de l’Iran,

Pays si cher à mon cœur ! Toi qui as cru divine

L’illusion douloureuse !

 

As-tu connu, dans le vertige du vide, l’exacerbation de toi

Et la malédiction silencieusement revendiquée ?

 

Toi seul, en attente, debout dans ta chambre livide

Où, devant la fenêtre froide la neige de satin

Etend la profusion de sa blancheur !

 

II.

 

Longues sont les nuits d’hiver,

Personne à qui parler, personne avec qui se taire !

 

Sous les paupières de nacre mince fleurissent

Les roses d’Ispahan, les pêchers de Chiraz,

Les élégants cerisiers et les lis odorants d’Ispahan !

 

Des fleurs nouvelles à l’éclat éblouissant

Envahissent la citadelle taciturne de tes prunelles !

 

Là, bleuissent les syllabes d’eau neigeuse de ta patrie,

Tombent les pétales des orchidées sur les sentiers

Où pousse la douce achillée !

 

III.

 

Ô exubérance des étés de ton enfance,

La gaze violette des soirées voluptueuses,

Tes mots qui se mêlent au suave gazouillis des ruisseaux

Et tout ton cœur qui tient dans un soupir !

 

Et cette aisance des alouettes,

Cette somptueuse souplesse des blés mûrs !

 

Et les étoiles filantes, panthères impériales,

Sautant allègrement d’une colline à l’autre,

Les vertueuses cigognes, sentinelles aux yeux fixés sur le futur

Et les souvenirs délicats de Cima da Conegliano

Dans les riches méandres de ta mémoire !

 

IV.

 

Oui, Ami du ciel de Téhéran,

Celui qui a cru à la splendeur du Verbe,

Même mort, ne peut perdre le verbe.

Et sa parole parfumée, vivante à jamais,

Renferme en elle mille notes florales et fruitées

De rose, de jasmin, de lis sauvage,

De violette printanière, de coriandre,

De feuille de figuier de Tabriz,

D’olive noire, de melon vert de Mashhad

Et d’abricot de Zahedan !...

 

Ah, comme l’excellence de toute chose se niche dans les détails !

 

Comme saint Jérôme, Sadegh,

Je crois, mon ami, que

 

« Qui meurt dans la certitude

De vivre en Dieu éternellement

Ne meurt pas »

V.

 

Des oiseaux affamés comme toi, mon ami ange,

À grand bruit s’engouffrent

Dans le somptueux palais de tes pensées

Pour y chercher abondance et chaleur.

 

VI.

 

Où sont à présent ta souriante patrie,

La ronde joyeuse des saisons,

Les pavillons d’azur de l’air matinal ?

 

Toi, cœur comblé de tous les dons du chagrin,

Pupilles taries par les pleurs, doigts emplis de rêves !

 

Comme le vendangeur qui ramasse le raisin en deux fois,

Une moitié en début de vendanges

Pour la nervosité du vin,

L’autre moitié à la fin

Pour son velouté et sa puissance,

Ainsi tu écrivais, en t’y reprenant par deux fois.

Et tes mots avaient la belle ampleur des vins transparents !

VII.

 

Ah, ami,

Qui, qui a entamé le noyau solennel

De ton âme d’une manière irrévocable ?

 

C’est toi, toi le génie,

Qu’essaie de chanter mon ode

Lente et fulgurante,

Volubile et silencieuse,

Désinvolte et grave,

 

Pour rendre plus blanc encore que l’églantine

Ton nom délicieux, ton nom qui colle à mes lèvres

Avec l’eau saignante du crépuscule

Quand la brise rose caresse tes mains chargées de fleurs !

 

Puissent les hirondelles poser

Leur signature d’août

Sur ta tombe !

 

Puissent tes mots sentir toujours le chèvrefeuille

Et ma main posée sur la petite veine

De la tempe flamboyante de ton visage d’albâtre

Te dire que je t’aime !

 

Athanase Vantchev de Thracy

 

Paris, juillet 2012

Glose :

Sadegh Hedayat (en persan : صادق هدایت) – Téhéran 1903 - Paris 1951 : écrivain et traducteur iranien de génie. Hedayat est considéré comme l'un des plus grands écrivains de l'Iran moderne. Il est contemporain des écrivains iraniens Houshang, Golshiri, Mohammas Ali Jamalzadeh et Sadegh Chubak.

Sadegh Hedayat est surtout célèbre pour son roman La Chouette aveugle paru en français en 1953. Auteur d'une littérature crépusculaire et insolite, hanté par ses démons et vivant en marge de la société, il porte un regard désespéré, teinté d'une ironie impitoyable, sur l'absurdité du monde et l'inguérissable folie de l'âme humaine.

« Pessimiste incurable », grand amateur de vodka et d'opium, Hedayat se suicide dans la misère et l'extrême solitude en avril 1951 dans son appartement de la rue Championnet, à Paris. Il repose au cimetière du Père-Lachaise.

Achillée (n.f.) - Achillée millefeuille (Achillea millefolium) : plante herbacée vivace de la famille des Astéracées. L’achillée possède plusieurs noms vernaculaires : Herbe de la Saint-Jean, Herbe de Saint-Joseph, Herbe à dinde, Herbe au charpentier, aux cochers, aux militaires, Herbe aux coupures, Saigne-nez, Sourcil de Vénus.

Selon Pline, naturaliste romain du premier siècle après J.-C., son nom lui vient d’Achille, héros de la mythologie grecque, qui s'en servit pour guérir ses blessures.

Cima da Conegliano, Giovanni Battista Cima (1459-1517) : merveilleux peintre italien de la Renaissance. Il appartient à l’école vénitienne.

Chiraz, Ispahan, Téhéran, Tabriz, Mashhad, Zahedan : villes d’Iran.