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CONSTANTIN CAVAFIS (français)

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CONSTANTIN CAVAFIS 

« En solis ascessit jubar, noctisques succedunt vices… »

(Maintenant que la lumière du soleil s’est retirée, que la nuit a succédé…)

         Complies 

J'ai regardé si fixement la beauté que mes yeux sont tout pleins d'elle.
Lignes du corps, lèvres empourprées, membres voluptueux,
chevelures évoquant celles des statues grecques, toujours belles,
même quand elles sont en désordre et tombent un peu sur les fronts blancs.

         Constantin Cavafy

Oui ! Tu le sais bien, ô vieil ami de la somptueuse solitude,
Ombre antique voûtée sur la grâce fulgurante d’un dernier vers,
Tes jours, tes heures, tes minutes
Sont déjà scrupuleusement comptés par la Parque impatiente.

 Quelle douloureuse assertion du silence !
Quelle splendeur calme du temps perpétuel !
Quel épanouissement de la sagesse pure
Dans le sublime mystère de cette lumière évanescente!

Ô face qui incorpores la complaisance de la brise
A la grêle élégance de la fenêtre ouverte,
Main de feuilles sèches qui tends, frissonnante,
Les titres de noblesse de toutes ces choses infiniment belles
Qui chantent dans l’âme fatiguée!

Non ! Tu le sais si bien, hélas !
Personne ne viendra frapper maintenant à ta porte
Où la Mort sibylline,
Fidèle compagne de tout commencement,
Ne quitte ni d’un iota ni d’un apex le seuil usé !
Elle, si  discrète, si douce avec toi,
Elle a préparé ton départ par assomption plutôt que par chute.

Mais, confiné dans l’incessant écoulement de ta mémoire,
Tu attends encore que la vertueuse volupté grecque
Vienne abreuver ton esprit assoiffé de baisers,
Qu’une voix divinement jeune,
De celles qui résonnent le soir sur le port d’Alexandrie
T’apporte sa tendresse et remplit de suavité ton ouïe.

Qu’elle dépose une dernière fois
Sur les plaies de tes fines paupières
Un peu de sel de la mer d’Alexandrie,
Des poèmes de son sable toujours accueillant,
Des baisers de ses rives à l’odeur de vie et d’embruns !

Oui, tu attends qu’elle rétablisse dans tes scintillantes paupières
L’unité dispersée des mots qui chantent en toi
Dans un souffle suprême de l’amour,
Dans une respiration ultime de la tendresse.

Seul ce soir !
Toi qui fis du logos ionien un pont aérien
Entre ton sang incendiaire et le temps éternel,
Entre les images sublimes de ce monde
Et la source divine qui les nourrit en secret !

Non ! Décidément !
Personne ne viendra ce soir !

Lève-toi, Homme,
Regarde un instant encore
Les lourds pavots du crépuscule grec
Fleurir sur les maisons élégantes d’Alexandrie !

Ainsi, pendant que tu fixes de tes yeux l’absolu
Et que ton corps soudain s’illumine d’une joie indicible,
La mort scellera d’un léger baiser nuptial,
Sans faire saigner la soie fanée de tes lèvres,
Ta bouche mélodieuse !

Non, ô Hellène éternel,
Ce soir personne ne t’accompagnera
Dans ton retour à Ithaque !

Ici, dans cette chambre  remplie de toi,
Je murmure, extasié, tes poèmes !
Des larmes de feu restent collées à ma gorge !
Et j’écoute, la face tournée vers le matin
Un dieu invisible, un dieu attique, réciter
Ces vers immortels que l’élégiaque Callimaque
A écrit pour toi, plusieurs siècles
Avant ta naissance :

« Mais la mort qui prend tout, ne prendra pas ton chant
L'oiseleur noir est sans pouvoir sur tes poèmes
et les vivants ramiers consolent ceux qui t'aiment » !

 

A Paris, 2 et 3 décembre, Anno Domini MMV

    Athanase Vantchev de Thracy 

Glose :

Constantin Cavafy ou Cavafis (Alexandrie 1863 – Athènes 1933) : poète
grec. Il passa la plus grande partie de sa vie à Alexandrie, dont l’atmosphère
imprègne sa poésie (Poèmes, 1935). Les souvenirs d’une jeunesse tourmentée de
passions cachées, le scepticisme d’un historien manqué et d’un moraliste y trouvent
des tons hautement élégiaques. Seuls la beauté humaine et l’art  gardent les valeurs
suprêmes d’un monde dont il cherche les symboles dans les époques hellénistique et
byzantine. Intimiste et ironique, amer et résigné, il rompt aussi avec la tradition des
écoles ioniennes et athénienne par sa langue composite et reste le poète le plus
original et peut-être le plus grand de la Grèce moderne.

Callimaque (Cyrène vers 315 av. J.-C. – Alexandrie vers 240 av. J.-C.) :
poète, grammairien et érudit grec. Admis à la bibliothèque d’Alexandrie et à la cour
des Ptolémées, il serait l’auteur de plus de 800 ouvrages (selon la Souda), dont les
120 livres des Tableaux, immense catalogue élaboré des ouvrages de la bibliothèque,
qui constitua un fondement de l’histoire de la littérature grecque.

Iota (n.m.) : neuvième lettre de l’alphabet grec iôta, la plus petite de toutes qui
correspond à notre i. Ne pas bouger d’un iota : ne pas bouger du tout.

Apex (n.m.) : mot latin qui signifie « pointe ». Partie sommitale (apical) d’un
organe. L’apex de la langue. Dans les inscriptions latines sorte d’accent aigu
marquant la quantité longue d’une voyelle. Point du ciel vers lequel semble se diriger
le Soleil, par rapport aux étoiles voisines dans notre galaxie.

La Bibliothèque d’Alexandrie : Alexandrie fut fondée en 332-331 av. J.-C. par
Alexandre le Grand. Elle devint dans l'antiquité le premier port d'Égypte et fut à son
époque l'un des plus grands foyers culturels de la Méditerranée.

C'est l'un des généraux d'Alexandre, Ptolémée Ier Sôter (le Sauveur) – (367
283 av. J.-C.)
, Roi d’Egypte de 323 à 285 av. J.-C., recevant l'Égypte en partage à
la mort de l'empereur, qui donna l'impulsion intellectuelle et commerciale à
Alexandrie. En  288 av. J.-C., il fit construire un Museion (musée  ou le palais des
Muses) abritant une université, une académie et la bibliothèque contenant quelque
700 000 volumes au temps de César. Ensuite il demanda dans chacun des pays
connus à ce qu'on lui envoie les œuvres de tous types d'auteurs, qu'il faisait traduire
en grec. Comme la ville était un port, il demanda aussi à tous les navires qui faisaient
escale à Alexandrie de permettre que les livres contenus à bord soient recopiés et
traduits. La copie était remise au navire, et l'original conservé par la Bibliothèque !
Celle-ci s’enrichit surtout sous le règne du fils de Ptolémée Ier, Ptolémée II
Philadelphe (qui aime sa sœur) – (308-246 av. J.-C.)
, Roi d’Egypte de 285 à
246 av. J.-C.

La traduction en grec de tous ces ouvrages fut un travail colossal qui mobilisa la
plupart des intellectuels et savants de chaque pays; il fallait que ces hommes
maîtrisent à la perfection leur propre langue ainsi que le grec. La bibliothèque fut
dirigée par des érudits comme Zénodote d’Ephèse, puis Aristophane de Byzance,
Aristarque de Samothrace et Apollonios de Rhodes.

Destructions de la bibliothèque

En 47 av. J.-C., les troupes de Jules César incendient la flotte d'Alexandrie; le feu se
serait propagé aux entrepôts et aurait détruit une partie de la bibliothèque.
Reconstruite, elle est détruite à nouveau cinq ou six fois, la dernière en 642 par le
général 'Amr Ibn al-'As, obéissant au calife 'Umar qui considérait que si les livres
étaient en accord avec le Coran, ils étaient superflus, et que s'ils contredisaient le
Coran, ils étaient pernicieux. Ce récit est cependant remise en cause, voire assimilée
à de la propagande anti-islamique. En effet, la première source qui relate cette
histoire date de trois siècles après les faits, de la plume d'un auteur chrétien. Reste
que le contenu de la bibliothèque a bien disparu à cette époque, vraisemblablement
pillée avant l'invasion arabe et, pour ce qui est des éléments les plus précieux,
déménagée à Constantinople.

Souda (la) : lexique byzantin composé probablement à la fin du Xe siècle ou au
début du XIe par un écrivain inconnu qu’on a longtemps appelé Suidas par erreur.
Particulièrement précieux pour l’étude de la littérature païenne, il contient des
renseignements sur des écrivains, des notices bibliographiques et des fragments
d’œuvres disparues.

Mis à jour ( Jeudi, 21 Janvier 2010 14:46 )